Après avoir découvert la naissance de la vocation de Chris Bangle dans la première partie de cette interview, et ses débuts chez Opel, nous nous intéressons maintenant aux sept années qu’il a passé au centre de style Fiat.

Chez Fiat vous avez fait le Coupé et l’Alfa Romeo 145, n’est-ce pas ?

D’abord il faut savoir que pendant mes cinq premières années chez Fiat, le studio de style perdait toutes les compétitions dans lesquelles il était engagé. Toutes. En permanence. Nous étions très frustrés, d’autant plus que nous voyions sur les voitures de série apparaître le résultat de notre travail, alors que personne n’était censé savoir ce que nous faisions. Visiblement, les informations circulaient… Et nous perdions, littéralement, toutes les compétitions. Pouvez-vous imaginer ce que cela fait ? Ça a duré des années entières.

Chris-Bangle

Chris Bangle, chez lui, à la Borgata.

Nous apprenions, nous nous améliorions, nos voitures avaient toujours la meilleure aérodynamique, étaient toujours dans l’objectif de prix défini en amont, mais nous perdions à chaque fois. Cinq ans après mon embauche, nous perdions une énième compétition concernant une nouvelle Panda (ils en ont mis du temps pour sortir cette voiture, n’est-ce pas ?). Je suis alors allé voir mon ingénieur-en-chef, celui qui m’avait embauché, pour lui dire que je devais être une source de déceptions pour lui. « Non, pourquoi ? » me répondit t-il. Et bien, parce que nous avons encore perdu. « Et alors ? » Et alors, vous ne m’avez pas embauché pour perdre… « Monsieur Bangle, laissez moi vous expliquer quelque chose : Fiat ne vous a pas embauché pour produire les voitures de Chris Bangle. Cela ne nous intéresse pas. Fiat veut produire les voitures de Guigiaro, d’I.DE.A, ou de Bertone. Vous, par contre, êtes le représentant design de notre département d’ingénieurs ; votre travail est donc de démontrer que le package conçu par nos ingénieurs est réaliste, et qu’il est une excellente base pour recevoir un design élégant. Et votre design doit être si bon que Guigiaro, I.DE.A ou Bertone devront réaliser un travail encore meilleur ». Il fallait donc que me considère comme le sparring-partner des champions du monde que personne ne voulait voir mis KO. Je vous laisse imaginer comment je suis sorti de cette discussion pour la moins démotivante.

Ci dessus : les pontes du centre de style Fiat des années 1980. Au centre : Ermano Cressoni dans ses jeunes années, directeur du style Alfa Romeo (il a signé la 33 et la 75), puis Fiat ; à droite : Mario Maioli, un architecte à la tête du Centro Stile. À gauche, réunion au sommet autour de la Fiat Coupé ; de gauche à droite : Walter da Silva, responsable du style Alfa Romeo (de dos), discute avec Ermano « Erc » Cressoni ; debout, Enrico Fumia, directeur du Centro Stile Lancia, et Nevio di Gusto, coordinateur du style et du design du Groupe Fiat, sont attentifs ; à droite Andreas Zapatinas, qui a collaboré au dessin de la Coupé pense peut-être au style de la Barchetta dont il est l’auteur – à moins qu’il réfléchit déjà à suivre Bangle chez BMW, ce qu’il fera en 1994, avant de prendre les reines du Centro Stile Alfa Romeo en 1998 où il dessinera l’arrière de la 147.

À ce moment, mon patron du design était Ermano Cressoni, qui était plutôt nouveau – il venait de chez Alfa Romeo. Tout le monde l’adorait et le respectait. Il était l’un des meilleurs directeurs du design, un homme capable de transcender une équipe. Si Ermano avait une bonne équipe, il pouvait en tirer énormément de choses, si Ermano avait une mauvaise équipe, il lui était loyal et faisait ce qu’il pouvait. Chez Alfa Romeo il n’avait pas eu une très bonne équipe, mais chez Fiat il avait de bien meilleurs chevaux, comme Peter Davis, Mike Robinson ou moi. Il tirait de nous bien plus qu’aucun autre ne le pouvait. Donc, je suis allé voir Ermano et je lui ai dit, Erc – nous l’appelions comme ça – Erc, ça craint, tu sais ce qu’ils m’ont dit ? Et je lui racontais tout. Il me répondit : « tu as toujours fait ce qu’ils te demandaient de faire, n’est-ce pas ? Et si tu faisais ce que toi tu as envie de faire ? Je veux dire, que peux t-il arriver de pire ? Ils ne vont pas sélectionner ton projet, une fois de plus ? Et alors ?»

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