Pas croyable : nous poireautons encore dans un bureau ! Cette fois-ci nous sommes dans un « aquarium » au milieu des presses. Le bruit est tel qu’il est quasiment impossible de discuter sans gueuler. Il y a là Pierre, mais aussi Abdel, que l’on a rencontré la veille. Il est marocain et travaille depuis deux ans à Flins. Avant, il était à la sellerie, et pour lui l’emboutissage c’est la bonne planque, loin du travail à la chaîne. En effet ce département est une véritable usine dans l’usine, qui travaille à son propre rythme, ayant juste pour objectif de fournir chaque jour son quota de pièces donné… Un chef de ligne arrive, l’air maussade. Il nous regarde, Pierre et moi. « Bon je suis désolé, on ne m’a pas prévenu que vous serez deux, je n’ai qu’une place ». Ça commence bien. Arrive un autre chef de ligne, complètement chauve et l’air vaguement sadique, vaguement amusé. Bon, alors, qui va avec qui ? Pierre ne bronche pas, tant pis pour lui, je décide de partir avec le petit dégarni. Instinctivement je venais de faire une très bonne affaire.

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Ci-dessus : ouvriers spécialisés (OS) immigrés à Flins, en 1975.

Premier contact avec les ouvriers : Ali. Il est marocain lui aussi, et il est impossible de deviner son age : il pourrait avoir aussi bien 40 que 50 ans. Il fait partie d’une drôle d’équipe, coincée dans un coin du bâtiment, constitué d’une bande plutôt très joyeuse. Et puis il y a la bête : elle date des années 1950 et vient de l’Île Séguin : c’est l’une des plus vieilles lignes d’emboutissage de l’usine. 30 mètres de haut, 10 de haut et 5 de large. Entièrement carénée, le bruit qu’elle émet n’en demeure pas moins assourdissant : 5 presses qui s’abattent de concert, chacune sur une feuille de métal : BLAM ! Ali m’explique son fonctionnement en détails, puis il m’emmène dans les entrailles de la bête ; je ne suis pas très rassuré… Puis il me montre comment s’effectue le contrôle qualité en sortie des presses à la lumière des néons, comment toutes les pièces sont auscultées pour gommer chaque défaut. Et moi, je travaille quand ? « Ah non, tu observes comment on fait ». La conversation part finalement vite sur d’autres sujets, autour d’un bon thé à la menthe, servi avec une théière marocaine sortie de dieu sait où. Riri, un autre ouvrier se joint à nous. « Tu fais une école ? Attention hein ! Faut pas faire de conneries, hein ! Pas de drogues ! ». Je ne connais Ali que depuis une heure et j’ai déjà un papa-poule. Incroyable comment le contact se fait rapidement dans l’usine. « Bon t’as quel age ? 20 ans ? Et t’es marié ? » Stupéfaction générale… « Non ? Bon t’as une copine alors ? Célibataire ? AH ? Bon, mais alors tu fais comment pour vidanger, il ne te reste que la branlette ? » Nous sommes tous pliés de rire. Finalement il me propose une petite sénégalaise de 17 ans qui travaille dans un autre département, « avec un cul comme ça ! ».

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Ci-dessus : une ligne d’emboutissage à Flins, à l’époque de la Dauphine. La première presse de la ligne (au fond) est toujours plus imposante : à double action, elle met en forme la feuille de tôle puis la perce de ses différentes ouvertures, les presses suivantes vont affiner la pièce pour lui donner sa forme définitive.

Benoît, le chef de ligne chauve vient me chercher : fini l’initiation, je change de ligne. Plus petite, non carénée, elle à moins fière allure. Quant à l’équipe… C’est un concours de gueules cassées. Je suis accueilli par Gilles, plutôt distant, et Hervé, un africain au visage torturé, effrayant. Il y a Sacha aussi, l’air vaguement craintif. Le changement d’ambiance est déstabilisant. Hervé tente de m’expliquer le fonctionnement de la presse. Il a un accent terrible, et les bouchons que j’ai dans les oreilles pour me protéger du bruit n’arrangent rien. Après quelques tentatives je comprends à peu près ce qu’il veut de moi. Je suis en fait un « conditionneur de fin de ligne », comme les autres membres de l’équipe. Le travail consiste à prendre les pièces qui sortent de l’emboutisseuse, sur le tapis roulant, et de les ranger d’une façon spécifique dans une cage en métal appelée TM – soit la seule tâche qui ne peut être automatisée sur une ligne d’emboutissage. Puis la cage disparaît, emmené toujours pas le même cariste débonnaire jusqu’à une aire de stockage où sont rangées toutes les pièces destinée à l’usine.

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Ci-dessus : les conditionneurs de fin de ligne rangent les pièces de tôle d’une façon spécifique dans les TM. Derrière eux, la table sous les néons sert au contrôle qualité aléatoire.

C’est mon tour. Sacha m’explique une autre méthode pour conditionner les pièces, plus simple, moins fatigante. Hervé déboule immédiatement, furieux, pour m’engueuler : « c’est moi que tu écoutes, pas lui, compris ? ». Il y a de la tension dans l’air. Sacha s’excuse et discute un peu avec moi… Hervé me donne l’impression d’être un connard fini, comme Sacha me le fait remarquer : il travaille moins, disparaît sans prévenir, et l’engueule tout le temps. L’ambiance est pourrie.

Le soir, mes mains me font mal, mon dos me tire, et surtout, j’ai le rythme des presses dans la tête. Le sommeil met du temps à arriver.

À suivre.

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Ci-dessus : le magasin, où sont stocké les TM (ici des pièces provenant de l’injection plastique, dépendant du même département). Les TM seront ensuite envoyés aux différents postes de ferronnerie où les pièces seront assemblées entre elles pour former les différents éléments de carrosserie, montés par la suite en tolerie.

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Ci-dessus : un conditionneur de fin de ligne à l’époque de la Dauphine. Notez que les presses ne sont pas carénées, et encore moins protégées : aujourd’hui un dispositif de détection coupe automatiquement la ligne si l’on passe un membre dans la gueule béante de la presse – une mauvaise idée.