3h30, le réveil sonne. Dehors pas une lumière. Douche et petit déjeuner dans une ambiance glauque. La télé pour passer le temps et oublier la pagaille de cet appartement qui n’est pas le mien, et les odeurs du repas de la veille… Dehors : la nuit, le silence, le froid. Voiture et réveil douloureux au volant, dans le bruit assourdissant de mon pot trafiqué. Au Pont de Billancourt, j’attends comme d’habitude mon copain Bob, en retard. Il arrive enfin, facile à repérer – il n’y a pas une âme à la ronde. Une demi-heure d’autoroute, on ne s’adresse pas un mot, on continue de se réveiller. Les camions défilent. Les dernières minutes de relaxation sont passées sur le parking de Flins…

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L’usine et son parking. Le long bâtiment qui traverse la photo de part en part est celui où se trouvent au premier étage les vestiaires et les douches. Des passerelles le relient au différents corps de l’usine.

Mon badge marche toujours aussi mal, il me faudra trois tentatives pour déverrouiller le tourniquet et pénétrer dans l’enceinte. Le flot des travailleurs arrivés en même temps que moi se disperse, passé la grille, entre le différents bâtiments. Un escalier et c’est l’interminable couloir des vestiaires et son odeur, atroce, qui vous réveille définitivement – un mélange lourd, sucré et suave de déodorant, de savon, de sueur et d’urine… Je me change le plus rapidement possible pour échapper à tout cela. Mon « bleu » est trop petit, le pantalon s’arrête aux chevilles. Mes chaussures de travail sont maculées de cambouis. J’enlève ma montre en or pour ne pas choquer les ouvriers, les vrais. Pierre arrive : nous partageons le même casier, par la faute d’un pénurie de cadenas.

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Je descend un autre escalier pour pénétrer dans l’immense bâtiment principal de l’usine. Un convoyeur coupe mon chemin, dans une sorte de passage à niveau à l’envers. Parfois des caisses de Twingo défilent là dans leur voyage d’un poste de montage à l’autre, sans qu’on comprenne très bien ni d’où elles viennent, ni où elles partent. Bref coup d’œil à gauche : rien ne bouge, je traverse. Sur le chemin je serre la main d’inconnus qui arrivent ou qui partent, impatients de se coucher. Encore un long couloir à emprunter, à ma gauche des voitures terminées qui arrivent au contrôle de peinture, sous un éclairage au néon blafard, à ma droite des caisses nues et fraîchement peintes défilent. Puis c’est l’immense, sombre et silencieux stock des pièces venant d’être embouties, ville dont les immeubles multicolores sont des caisses de rangement grillagées – les TM – empilées. Doucement, le bruit du martèlement des presses arrive à mes oreilles. Avant qu’il ne devienne assourdissant je roule un bouchon pour mon oreille droite, puis un autre pour l’oreille gauche.

Silence.                       Puis le bruit revient, étouffé. Juste un rythme sourd, et le bref sifflement de l’air comprimé, trop intense pour être absorbé par les bouchons. J’ai en permanence un œil dans mon dos pour éviter les caristes qui déboulent à toute vitesse. Les bouchons rendent inaudibles les bruits des moteurs. L’accident le plus fréquent à Flins est la collision entre un engin de manutention et un ouvrier distrait. On n’en sort rarement indemne, certains de ces engins sont capables de transporter des poinçons de presse pesant 50 tonnes, et le sol recouvert d’huile est des plus glissant…

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J’arrive à ma presse. L’équipe de nuit est encore là, on se serre la main. Gilles est déjà arrivé, Jo aura 10 minutes de retard. Je jette un coup d’œil à l’écran de contrôle : 2 000 montants à produire pour commencer la journée : ouf, ça prendra une bonne partie de la journée – Gilles va bientôt me le confirmer- et c’est une pièce « facile ». Ensuite ? Renforts de custode. Merde.

Évidement, c’est à moi de commencer. J’enfile mes gants en croûte, dont l’intérieur est renforcé de kevlar, indispensables pour saisir les pièces de métal tranchantes comme un rasoir. Dans 4 heures, ils seront bons pour la poubelle. Les pièces arrivent sur le tapis par six. Je les prends par douze, en faisant quelques mouvements de musculation avec avant de les ranger dans le TM. C’est idiot, je serai encore plus épuisé à la fin de la journée, mais ça a le mérite de passer le temps. Le tapis est vidé en 3 minutes , je m’installe confortablement sur le déversoir, les pieds sur le TM, et j’attends que le tapis se re-remplisse complètement pour reprendre à un rythme accéléré. Et ainsi de suite : 15 minutes de travail cool. Une fois le TM plein, un saut sur l’ordinateur, j’imprime la feuille de référence que j’accroche au TM. Un signe au cariste qui charge le colis. Bye bye…

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15 minutes de boulot, donc, et je suis remplacé, ce qui veut dire 15 minutes de pause. Voilà un bon rendement ! Mais c’est un cas extrême, pour les traverses de plancher, c’est 8 / 8, mais 8 minutes d’un travail crevant à un rythme effréné, et les 8 minutes de pause sont à peine suffisantes pour reprendre son souffle – sans parler du mal de dos à la fin de la journée. Quand aux renforts de custode, c’est un travail on ne peut plus relax, mais on n’a le droit qu’à 10 minutes de pause toutes les 50 minutes. C’est long, 50 minutes à faire le même geste.

Première pause de la journée donc : direction l’écran de télévision où défilent diverses informations sur l’usine. Une seule m’intéresse vraiment : mon horoscope ! Au retour je passe voir Pierre. Dans le second épisode, je vous ai dit que j’ai eu de la chance de choisir Benoît comme chef de lignes, voici pourquoi. La presse sur laquelle travaille Pierre sort des côtés entiers de Renault Clio, dont il ne manque que les ailes avant. Une sacré pièce, englobant tout l’entourage des portières, les bas de caisse et toute l’aile arrière avec la custode, pesant pas moins de 30 kg, et qui est bien plus grande que le petit Pierre qui doit lever les bras pour la porter. Le rythme est effréné, tellement qu’il a à peine le temps de me saluer. Alors j’en profite pour aller voir un autre copain, Richard, qui comme à son habitude a déserté son poste – ses collègues en rient souvent avec moi. « Oh il a du partir par là faire des photos, si tu le vois, dis lui que j’ai du boulot pour lui… ». Ça y est, les 15 minutes sont passées sur les immenses horloges suspendues au plafond : j’y retourne.

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À suivre…