L’histoire de l’Imperator, c’est avant tout celle d’un homme qui voulait donner une héritière à la 300 SL. Mais comme Mercedes n’était pas intéressé, celui-ci s’obstina et créa sa propre marque : Isdera.
Cet homme c’est Eberhard Schulz, un ancien ingénieur de Mercedes (il a participé au projet C111) qui s’est fait remarquer en 1969 en créant sa propre réplique de Ford GT40, l’Erator GTE (ci-dessus). Il commence à plancher sur le projet de sa supercar allemande en 1972, alors qu’il travaille chez Porsche, le soir en rentrant du bureau.
Son rêve est de créer une 300 SL moderne, il en reprend donc évidement les emblématiques portes papillons, les échappements latéraux et la calandre à large étoile. Même s’il agissait en totale indépendance de la marque, il décida de faire en sorte que son prototype ait tous les attributs d’une vraie Mercedes, y compris au niveau du soin apporté à sa fabrication.
Il se fixe comme objectif de performances une vitesse maxi de 300 km/h. Pour y parvenir il dote sa voiture du plus gros moteur allemand alors disponible, un Mercedes bien sur, le V8 6,9 l de 375 ch de la 600. L’aérodynamique est particulièrement soignée, avec un Cx de 0,31 qui va donner son nom à la voiture : CW311 (un mélange assumé de C111, à laquelle elle « succède », du W des codes modèles Mercedes et du 3 de la 300SL).
la CW311 est réalisée par le tuner allemand B&B, et est présentée au Salon de Genève 1978. Devant le succès de la voiture et la bonne publicité qu’elle entraîne, Mercedes renonce à toute poursuite pour l’utilisation illicite de son emblème et adoube le projet – c’est ainsi à ce jour le seul concept-car Mercedes réalisé en externe.
Les performances sont très bonnes : la voiture atteint les 319 km/h et accélère de 0 à 100 km/h en 4,8 s. Des chiffres qui pulvérisent ceux des concurrentes de l’époque, les Porsche 930 Turbo, Lamborghini Countach LP400 et Ferrari BB.
Côté design, la voiture semble être une version de série de la C111, et il ne fait aucun doute qu’il s’agisse d’une « vraie » Mercedes, notamment avec la reprise des clignotants avant et des feux arrière striés caractéristiques de la marque. De nombreuses solutions innovantes sont utilisées. À l’image des ESV de l’époque, elle utilise un périscope unique comme rétroviseur. Les feux sont masqués par des trappes escamotables réalisées dans un plastique translucide, permettant des appels de phares sans avoir à abaisser ces dernières. Sur le capot avant, un volet mobile permet de réguler le débit d’air pour le refroidissement et augmenter l’appui sur le train avant.
Le succès du prototype est énorme, la CW311 apparaît dans le film franco-allemand Car Napping, et Niki Lauda himself l’essaie pour les besoins de la presse. Fier de son coup, Eberhard Schulz décide de poursuivre son rêve et lance sa propre marque en 1983, Isdera (Ingenieurbüro für Styling, Design und Racing).
Sa première voiture est le Spyder 033i, lancée la même année, une barquette ultra-légère pensée pour un plaisir de conduite optimal. Son design s’inspire de la CW311 mais son moteur est plus modeste : c’est le 4 cylindres 2,3 l 16 soupapes de la Mercedes 190E 2,3-16 (après avoir utilisé celui de la Golf GTi sur le premier modèle assemblé – les jantes sont d’ailleurs connues des amateurs de VW, il s’agit des Pirelli de la Golf du même nom, dont le dessin est signé Eberhard Schulz). En 1987 apparaît la 036i à moteur 6 cylindres Mercedes 3,0 l, qui récupère une culasse à 4 soupapes par cylindres en 1991 pour atteindre une puissance maximale de 220 ch. 17 exemplaires seront en tout réalisés.
La demande pour une version de production de la CW311 est néanmoins réelle. Schulz la dévoile donc en 1984 : c’est l’Imperator 108i. Son empattement est plus long que celui du prototype, pour permettre une meilleure habitabilité, les phares sont désormais fixes et sous une bulle en plexiglas. Le moteur est le plus moderne V8 5,6l de la 560 SEC, développant 300 ch. Bien sur, l’étoile Mercedes disparaît de la calandre au profit du logo de la marque, un rapace sur le point de saisir sa proie.
L’Imperator dispose des meilleurs raffinements de l’époque, l’habitacle est entièrement tendu de cuir, une sono hi-fi de pointe est installée, tout comme un téléphone mobile. La couleur est au choix du client, alors que l’ABS et le catalyseur sont disponibles en option.
Les performances sont par contre en net recul, avec 282 km/h et un 0 à 100 km/h en 5,8 s. Non seulement ces valeurs sont désormais derrière celle de ses concurrentes, mais l’Imperator coûte facilement le double du prix de ces dernières…
Mercedes fournit à Isdera des moteurs plus performants, avec culasse AMG à 32 soupapes en 5,6 l et 6,0 l, proposant des performances plus en rapport avec les exigences de la clientèle (au mieux 308 km/h et 4,5s).
L’Isdera 108i est restylée en 1991. Cette Série II est plus proche encore de la CW311 avec des phares sous trappes et des échappements latéraux. L’ABS et le catalyseur sont désormais en série, et les dernières générations de V8 Mercedes (5,0 l et 6,0 l) prennent place sous son capot. Moins visible, la protection des piétons en cas de choc frontal a été optimisée avec un avant plus haut et un mécanisme d’essuie-glace caréné. Des rétroviseurs traditionnels sont même proposés sur demande.
Depuis 1987, Isdera planche sur une nouvelle voiture, encore plus exclusive et au design inédit, qui sera présentée en 1993 : la spectaculaire Commendatore 112i. Avec son moteur Mercedes V12 6,0 l ou 6,9 l (620 ch) et son Cx de 0,30, elle annonce une incroyable vitesse de pointe de 370 km/h, et dispose d’un aérofrein arrière. Proposé au tarif de 800 000 DM, elle se veut entièrement personnalisable.
Un rêve de grandeur qui sera sans doute fatal à Isdera : cette même année le constructeur fait faillite, et la production de tous les modèles s’arrête net. En tout et pour tout une trentaine Imperator et une seule Commendatore (réalisée avec le soin d’un modèle de production, cette dernière a depuis parcouru plus de 5000 km) auraient été assemblées.
Eberhard Schulz n’a pas abandonné ses rêves pour autant. En 2006, il a présenté une nouvelle Isdera, l’Autobahnkurier 116i, un cauchemar d’inspiration années 1930 équipé de deux V8 5,0 l accouplés. Tellement moche que l’on ne vous la montre même pas. Ne gardons en mémoire que le meilleur : pendant 10 ans, Isdera a donné vie au fantasme d’une supercar Mercedes, avec la bénédiction du constructeur à l’étoile.
