Les années 90 c’était hier, avons-nous vraiment le recul pour juger comme il se doit la production automobile d’alors ? Réponse, avec celle qui est appelée, sans nul doute, à devenir l’une des icônes de la période.

Périphérique bondé, un vendredi soir ordinaire à la porte de Bagnolet. Les derniers rayons de soleil qui viennent mourir sur les Mercuriales se fondent à merveille dans la lueur orangée qui berce l’habitacle de la 840Ci. Voila une heure que celle-ci glisse au ralenti, sans broncher, dans le trafic dense. Pas un bruit, pas une vibration. Et si ce n’était pour l’énorme afficheur matriciel qui m’informe des valeurs inquiétantes de consommation instantanée, je jurerais que cette voiture est ici parfaitement à sa place.

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D’ailleurs, il suffirait d’un changement de rythme, d’un peu d’espace pour qu’elle déroule une fois de plus son meilleur rôle. C’est bien connu, la Série 8 n’est rien de moins qu’une allégorie de la voie rapide. Cette silhouette large, lisse, toute en bandeaux et en lignes fuyantes… Peut-on vraiment s’y méprendre? Eh bien à votre place, je me méfierais des évidences.

Revenons un instant sur le dessin de celle qui porte le code E31. Il est né sous la direction de Claus Luthe, mais contrairement à l’essentiel de la gamme de l’époque, il n’est pas signé d’Ercole Spada. C’est ici Klaus Kapitza qui donne corps aux ambitions inédites de BMW en matière de coupés luxueux, ajoutant par la même occasion à sa carrière l’oeuvre emblématique qui lui faisait défaut. Comme l’essentiel de la production munichoise contemporaine, elle a remarquablement bien vieilli, au point de me faire reculer d’un pas en la découvrant dans le parking. Cette voiture possède une aura à laquelle les photos ont bien du mal à rendre justice : si l’on dit parfois des autos qu’elles sont félines, celle-ci est saurienne, tant elle semble ramper. Quelques détails comme les pop-up, ou encore la taille des jantes, indiquent qu’il ne s’agit pas d’une auto récente, mais il est difficile de situer son contexte d’époque d’un simple coup d’oeil.

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Et le contexte, justement, a toute son importance. Si la notre date de 1994, les premiers exemplaires de la Série 8 sortent de chaîne à l’automne 1989, soit plus ou moins au moment où le mur de Berlin tombe. Ainsi, les mois qui suivent le lancement seront, par exemple, ponctués par les records successifs du TGV Atlantique et les synthé-lasers de Jean Michel Jarre au pied des buildings de la Défense. En ces temps là, l’avenir est encore plein de promesses et de microprocesseurs, alors autant s’y rendre le plus vite possible. Et pour cela, quoi de mieux qu’une voiture capable de filer à 200km/h sur l’autobahn, à longueur de journée s’il le faut. C’est ce contexte là que le trait de Kapitza raconte, agissant en tant que stimuli visuel puissant pour ceux dont l’esprit était facilement impressionnable dans les 90’s.

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C’est en passager que je passe mes premiers kilomètres à bord de la 840Ci, et l’intérieur de celle-ci traduit avec fidélité cette ambiance imprégnée d’électronique triomphaliste. L’ordinateur de bord a autant de boutons qu’un Minitel, le rétroviseur passager change d’orientation au moment d’enclencher la marche arrière et un improbable range-CD trouve place entre les sièges. Des gadgets attendus sur une japonaise équivalente, mais qui dénotent d’une certaine frivolité pour une BMW. Le confort, quant à lui, est tout ce qu’il y a de plus sérieux : pas un son ne filtre, ni de la mécanique, ni même de l’air s’écoulant pourtant à vive allure sur la carrosserie à ces allures autoroutières. Comme souvent dans les voitures conçues avant la naissance de l’Euro-NCAP, l’impression d’espace à bord surprend. Entendons-nous bien, il s’agit d’une perception plus que d’une réalité, car l’habitabilité n’a rien de remarquable pour un véhicule de presque 4m80 de long. Malgré cela, les vitres sans montant réussissent leur effet, faisant de l’habitacle un agréable théâtre, à condition d’être installé au premier rang.

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Le temps est venu de changer de place. L’impression que j’en avais en passager se confirme, cette 840Ci semble redresser les imperfections de la chaussée. Dès les premiers tours de roue, elle exprime la force tranquille du rouleau compresseur, sans pour autant en avoir la raideur. Encore un gimmick qui s’est perdu dans le milieu des années 90.

Au regard de l’éventail des configurations possibles, celle que j’ai entre les mains est plutôt de celles qui ont les faveurs des amateurs. Le V8 pèse nettement moins sur le train avant que le V12 des 850 (une bonne cinquantaine de kilos) tout en offrant une puissance analogue. En y ajoutant une boite manuelle à 6 rapports – au lieu de la plus habituelle transmission automatique – la chaîne de traction s’en trouve davantage typée “performances”. Et il est vrai qu’elle se propulse plutôt honnêtement, surtout au vu de ses 1855 kg, notamment grâce à la souplesse de son moteur. Si ce dernier tarde un peu à prendre des tours, particulièrement sur les premiers rapports, il ne réclame pas non plus de grandes relances pour déployer sa force. Performante donc cette 840Ci, cela ne fait aucun doute, mais dans une discipline bien précise : le cruising docile. Si vous pensiez encore qu’il s’agissait d’une Ferrari 412i à l’allemande, voila le malentendu dissipé.

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Sans surprise, les choses se gâtent un peu lorsque la Série 8 quitte sa zone de confort. Sa masse est évidemment un handicap sur les mises en appui. Un virage au dévers douteux, et voilà qu’elle se tasse en deux fois. Une cuvette abordée un peu rapidement, cette fois c’est le nez qui rebondit au freinage. Rien ne sert de forcer son rythme, car même avec un train arrière directionnel multi-bras et beaucoup de bonne volonté, son agilité reste celle d’une auto lourde conçue il y a 30 ans. Pour autant, ne serait-il pas injuste de lui reprocher de se comporter comme ce qu’elle est ?

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On touche ici à ce qui me perturbe depuis l’instant où j’ai pris le volant; l’écart entre l’image que cette voiture renvoie, et ce qu’elle fait réellement ressentir. J’ai beau savoir qu’elle est à la pointe pour l’époque – avec un multiplexage inédit – elle ne me fait vraiment pas l’impression d’un instrument de précision. Aucune des commandes n’a la consistance prévue : la direction est un peu lente, la course de l’embrayage trop longue, l’accélérateur résiste inutilement, et enfin, les débattements du levier de vitesse sont anormalement longs. J’ai l’impression d’avoir entre les mains une grande berline énergique… une 740i, en fait. Pourquoi pas, sauf que les apparences ne suggèrent rien d’aussi dérivatif, et qu’il faudrait se crever les yeux pour faire abstraction du décalage ainsi créé. N’allez pas croire que cela fasse de la 840Ci une mauvaise auto. J’estime même qu’il s’agit d’un excellent “executive coupé” qui n’en serait que plus agréable et cohérente lorsqu’elle est équipée d’une boite auto.

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Je l’ai écrit en préambule, la Série 8 n’est rien de moins qu’une allégorie de la voie rapide… mais son malheur vient du fait qu’elle crée une attente plus grande que son étroit registre de prédilection. Les longues liaisons autoroutières ont significativement évolué depuis ses heures de gloire, ce qui n’est pas sans conséquences sur la valeur d’usage d’un tel objet : il n’y a plus grand monde pour se divertir d’un Düsseldorf – Dresden avalé pied à la planche. Paradoxalement, c’est cette érosion rapide qui lui confère dès à présent une force symbolique.

Sous des allures modernes, elle témoigne d’une époque déjà révolue. Et tout comme les ensembles postmodernes de Ricardo Bofill – qui émaillent les villes nouvelles – inspirent les photographes, alors qu’ils n’attirent plus les habitants depuis des lustres, la Série 8 mérite d’être aimée pour sa manière d’incarner un futur qui n’a jamais été.

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