Il buvait, fumait, draguait, profitait de la vie et trouvait le temps d’être un des meilleurs pilotes de Grand -Prix de son époque. Le lecteur blasé s’apprête à passer son chemin, tant il a lu et relu de choses connues sur James Hunt … Mais ces quelques lignes ne concernent pas le mythique champion du monde 1976, mais un italien sympathique et brillant dont la trajectoire fût brisée alors qu’il s’installait au sommet de la discipline reine : Alessandro (Sandro) Nannini.

Ce fils d’un prospère et célèbre pâtissier de Sienne (il faut gouter les senesi et les cantucci Nannini !) né en 1959, a connu une trajectoire atypique. Il débute en rallye sur une… Dyane Citroën (si, si, c’est possible !) puis sur une plus violente Stratos. Suit la Formula Italia avec un titre national en 1981.

Il enchaîne en Formule 2 de 1982 à 1984 avec Minardi . Dès sa première course à Silverstone, il est un brillant cinquième, performance un peu occultée par les débuts victorieux d’un autre flamboyant inconnu, Stefan Bellof. Durant ces trois saisons, les prestations seront plus convaincantes que les résultats (un podium par an et pas la moindre victoire).

De 1982 à 1986, il court aussi en protos avec Lancia qui engage une sorte de Squadra Azzura (Alboreto, Ghinzani, Teo Fabi, etc.), en étant souvent associé à Riccardo Patrese. Pendant des années, l’inséparable duo Nannini – Patrese promènera avec classe dans les paddocks sa bonne humeur et sa joie de faire le plus beau métier du monde. Ses piges sur les jolies Lancia lui valent beaucoup de podiums (en fait les miettes laissées par les pilotes Porsche, dont Bellof ) , une victoire à Kyalami en 1984 (avec Patrese) et une jolie notoriété.

Arrive enfin l’accession à la F1, par la plus petite des portes chez la jeune, sympathique mais démunie Scuderia Minardi pour laquelle il avait brillement guerroyé en F2. Son premier équipier en 1986 est le rapide mais instable (entre autres qualificatifs applicables à cet étonnant personnage qui mériterait un portrait) Andrea De Cesaris. La confrontation tourne à l’avantage du toscan, qui malgré un matériel aussi lent que fragile se taille un début de réputation. La saison suivante, le « rapide comme Crésus » Adrian Campos (celui du projet F1 repris par HRT en 2010) sera inexistant face à Nannini. Au bilan de ces deux saisons, des coups d’éclat et un bagage technique et psychologique enrichi, mais un palmarès vierge du moindre point …

La belle opportunité se présente alors pour 1988 : rejoindre la jeune et sexy écurie anglo-italienne Benetton (anglaise par sa culture, son implantation et son ADN Toleman et italienne par le nom, le budget et le marketing). De plus le profil de Sandro cadre avec l’image du team. Sa pointe de vitesse, son style généreux et son charme canaille augurent d’une belle association.

Il y retrouve un pilote déjà chevronné à la trajectoire ascendante et prometteuse, le très (trop ?) discret Thierry Boutsen, auteur d’une belle saison 1987. Le test est sérieux et Sandro va le réussir avec brio. Premier points dès le deuxième GP, premier podium dans un apocalyptique Grand Prix de Grande Bretagne et au global beaucoup de belles prestations et la confirmation d’un gros potentiel. Au plan comptable, il termine certes loin d’un Boutsen, brillant, constant, et premier des « non-turbos », mais il en a montré assez pour devenir leader de l’équipe lorsque le pilote belge rejoint Williams Renault.

Le voici donc investi en 1989 de nouvelles responsabilités, au côté de l’espoir britannique Johnny Herbert. Ce facétieux et prometteur sujet de sa gracieuse majesté revient de l’enfer après un accident monumental en F3000 à Brands Hatch. Lors du premier Grand-Prix de l’année à Rio, il peut à peine marcher. Malgré son handicap et la douleur, il rejoint l’arrivée à la quatrième place, faisant preuve d’un talent, d’une détermination et d’un courage éblouissants. Et l’étoile de Nannini, très médiocre ce week-end là, pâlit instantanément. En une course, Sandro passe du statut d’espoir à celui de has-been. Mais dès la course suivante, à Imola, il retrouve le podium. Et à partir de l’été ses prestations sont au niveau attendu. Herbert, mal remis de ses blessures – ce que cachait son exploit de début de saison – n’est plus là. Il est remplacé par le futur quintuple vainqueur du Mans, Emmanuelle Pirro, qui ne pèsera pas bien lourd. Nannini passe près de la victoire à Budapest et décroche le Graal lors de la mythique finale du championnat à Suzuka.

Après son célébrissime accrochage avec Prost, Senna est reparti en court-circuitant une chicane. Il sera disqualifié (et injustement humilié par la FIA d’un Balestre dictatorial, mais ça c’est une autre histoire …) après l’arrivée et la victoire revient sur tapis vers au pilote Benetton. Sixième du championnat, membre du club des vainqueurs de Grand-Prix, le bilan comptable est positif. Reste une impression de « peut et doit mieux faire » et un sentiment que le costume de leader n’est pas forcément taillé pour ce charmant épicurien (pour ne pas dire séduisant branleur), très doué, mais peu enclin à passer des heures à régler une auto et assez loin des standards d’hyper professionnalisme névrotique des Dupont-Dupond de chez McLaren.

Le début de saison 1990 va malheureusement confirmer cette tendance. Son équipier est le glorieux Nelson Piquet, qui sort de deux années médiocrissimes chez Lotus. A priori, le womanizer brésilien n’est plus que l’ombre de lui même, se signalant surtout par sa mauvaise foi, ses traits d’esprits cruels, son arrogance et son pilotage quelconque. A vrai dire, ses trois titres mondiaux font autant d’impression que des chapelets de médailles sur le torse d’un maréchal soviétique.

Mais le scénario de 1989 se répète. Sandro rate son début de saison, et le tricampeão brésilien retrouve une seconde jeunesse. Les observateurs ont fait leur religion. Inquiété par un convalescent puis massacré par un pré-retraité, cet italien charmeur ne s’installera jamais durablement aux sommets de la F1. Et comme en 1989, à peine enterré, il retrouve le chemin du podium à Imola. Sandro se remet à l’ouvrage et remonte la pente. Une prestation somptueuse à Hockeheim, où il faut un énorme Senna pour le battre, de grosses performances durant l’été et le voici aux portes de la Scuderia Ferrari qui envisage d’en faire le lieutenant de Prost… Nannini refuse la proposition pour diverses raisons (dont sans doute le statut « compliqué » de pilote italien chez Ferrari) et il prolonge chez Benetton. Las, un accident d’hélicoptère vient briser sa trajectoire. Bras sectionné, sa carrière est finie. Cruelle ironie, il rate les deux derniers Grand-Prix, que s’adjuge le vétéran Piquet …

Les prouesses des chirurgiens lui rendent son bras avec une sensibilité et une mobilité inespérée mais insuffisante pour conduire une F1. Il courra à nouveau pour Alfa Romeo de 1992 à 1996 en tourisme italien puis en DTM , dynamitant les pelotons et accumulant les victoires (sans jamais décrocher le titre) avec sa verve intacte. Il finira sa carrière en 1997 en FIA GT au volant d’une bestiale Mercedes CLK-GTR officielle. Elle lui offrira la dernière victoire d’une brillante carrière … à Suzuka !

Depuis il a rejoint et développé le business familial et on l’a aperçu faire quelques brillantes piges en GT sur des Maserati Trofeo ou des Ferrari 360 et 430, histoire sans doute de dompter la nostalgie.

L’anecdote :

Sandro Nannini était connu pour son inculture crasse en matière d’histoire du sport automobile. Un jour, en marge du grand-Prix de Monaco, on lui présenta Bette Hill, la veuve du célèbre Graham. Silence gêné et colossal moment de solitude partagée par ceux qui étaient présents lorsqu’il la salua poliment en lui demandant des nouvelles de son mari.