Au début des années 2000, je devais réaliser un stage ouvrier d’un mois dans le cadre de mes études. Comme une douzaine de mes camarades, je choisis l’usine Renault de Flins pour découvrir le monde du travail, le vrai. On m’a demandé de réaliser un rapport de stage ; ne sachant de quoi il s’agissait, j’ai pris la définition trouvée sur google au mot : « décrivez ce que vous avez vécu ». Alors j’ai décrit. Voici le premier épisode de cette histoire.

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Ci-dessus : l’usine aujourd’hui, telle qu’on la découvre en arrivant de l’autoroute.

Réveil. Il est tôt, beaucoup trop tôt. Le mur est du mauvais côté, une odeur inconnue flotte dans l’air, les bruits sont inhabituels ; il me faut quelques instants pour réaliser que je ne suis pas chez moi, mais dans un appartement en pagaille dont un camarade m’a laissé les clés le temps de nos stages ouvriers.

Dehors, il fait nuit noire, et seules quelques fenêtres sont déjà allumées. Combien de temps faut t-il pour rejoindre l’usine de Flins en voiture ? Je n’en sais rien. Mieux vaut prévoir large. J’embarque deux copains qui comme moi font leur stage chez Renault, et c’est parti pour ce bout d’autoroute qui deviendra rapidement une routine. Nous croisons quelques camions en route pour Rouen ou le Havre, et de rares automobilistes pressés ; le chemin semble long. Sortie 9, Flins – Aubergenville – Z.I. Des Mureaux. Quelques champs à traverser et elle apparaît, illuminée et énorme. Plus que le laisse imaginer le bâtiment que l’on aperçoit de l’autoroute. Au fur et à mesure que l’on contourne l’usine, on se rend compte de son gigantisme et de sa complexité. Le village qui lui est accolé semble soudain minuscule.

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Premier contact un peu intimidant à la barrière d’entrée : le gardien va t-il nous laisser passer ? Dans le doute je lui demande où je peux me garer : « mais n’importe où, pardi ! ». Le parking se dévoile tel un immense no man’s land, zone tampon où transitent chaque jour des milliers d’employés. Nous sommes déjà dans l’enclos de l’usine, mais nous n’avons pas encore franchi la seconde grille, ses portiques et son poste de garde menaçant. Ici se trouvent seuls quelques bâtiments administratifs et un showroom, désert à cette heure. Tout cela a quelque chose des zones frontalières désertes que l’on trouvait alors encore dans les pays de l’Europe de l’Est.

C’est une évidence, nous sommes arrivés trop tôt, beaucoup trop tôt : nous avons une heure d’avance… Cela permet de découvrir les parkings. Peu à peu des visages familiers apparaissent, ceux de la douzaine d’étudiants de mon école qui font également leur stage chez Renault. Nous formons un petit groupe qui attend dans le froid, qui attend une petite dame qui va nous conduire au poste de garde où l’on va nous fabriquer notre badge permettant de pénétrer dans la dernière enceinte, en déverrouillant le tourniquet tout en pointant. Encore fallait t-il ne pas oublier ces photos d’identité que l’on a pris la peine de faire une semaine à l’avance. Tant pis, mon attestation fera office de badge les premiers jours.

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Ça y est, nous y sommes. L’horizon est bouché par un bâtiment énorme, horizontal, interminable. Il fait un froid glacial, un silence étonnant règne, et il flotte dans l’air une odeur acre, mélange de plastique et de peinture. Tout cela évoque plus l’univers carcéral que celui du travail. Une petite marche nous conduit dans un bâtiment isolé. Une salle de classe, des chaises, un rétroprojecteur. Vidéo, exposé sur l’usine. Rien de passionnant. Consignes de sécurité. On nous offre de belles chaussures à bouts renforcés. Cela commence à prendre une tournure inquiétante, et nous commençons à prendre conscience du monstre que l’on va côtoyer un mois durant. Une fois l’exposé terminé, des petits bus nous attendent pour nous emmener vers les différents départements auxquels nous avons été attribués. Le trajet est interminable, les bâtiments défilent ; y a t-il une limite à la taille de l’usine ? L’ambiance est toujours aussi froide. Dehors, des centaines de coques, squelettes automobiles peints en blanc, attendent empilées. Attendent quoi, au juste ? Je reconnais des modèles dont la production s’est arrêtée il y a plus d’une décennie. Premier mystère.

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CI-dessus : l’usine « Pierre Lefaucheux » de Flins : l’emboutissage se trouve au 16, au fond. De l’autre côté de la rue Caravelle et sa voie de chemin de fer, l’injection plastique. Le réfectoire est entre le 16 et la tôlerie, le centre de formation au 4.

Poste 65. Emboutissage et Injection Plastique. Nous sommes cinq à attendre dans un bureau suspendu du bâtiment A, le plus haut de l’usine. Un brouhaha incessant nous fait savoir que l’usine vit. Le mobilier est d’un autre age, tout ici est brun, en formica ou en linoléum. Nous attendons, encore longtemps – il faudra beaucoup de patience pendant ces deux premiers jours. Je suis finalement affecté à l’emboutissage. Direction un autre bureau, où nous attendrons encore deux heures. Alors, nous en avons assez et nous décidons d’aller manger. Quelques centaines de mètres à pied et c’est le réfectoire. Surprise, pas la moindre trace ici d’un ouvrier, pourtant à 35 francs, le menu ne nous semble pas cher. Grossière erreur. L’ambiance est celle d’un restaurant d’autoroute, version RDA. Pas joyeux. Le ventre plein, nous retournons attendre dans le bureau, où nous ne sommes plus que deux, Pierre et moi. Finalement, le chef arrive. Son poste est facile à deviner : c’est le seul à ne pas porter la blouse grise ou blanche des autres bureaucrates. Il nous sert son baratin ; après ces heures d’attente je ne suis plus très réceptif, et encore mois disposé à jouer le lèche-cul comme Pierre semble l’être. Tant pis…

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Ci-dessus : bâtiment A, la matière rencontre l’outil. Au premier plan les bobines d’acier, derrière, quelques gigantesques poinçons de presses d’emboutissage.

Un autre cadre nous attend dehors, plus authentique, avec la tête de celui qui travaille à l’usine et pas derrière un bureau. Il nous explique qu’il a délaissé la blouse blanche auquel son rang lui donne droit, pour la grise, moins voyante, qui lui permet de se fondre avec les ouvriers portant un uniforme de travail de la même teinte. Il nous emmène faire une petite visite des lieux. Le processus d’emboutissage débute par la réception de bobines d’acier de plusieurs dizaines de tonnes qui sont déroulées, aplaties et découpées en « flancs » – première ébauche de future pièce de tôlerie. Les flancs sont ensuite transportés au pied des lignes des presses où ils sont emboutis par cinq presses hydraulique successives pour devenir des ailes, des portières, ou des éléments structurants. Voici pour le résumé, en réalité je découvre un nouveau monde, un univers dans lequel je vais vivre durant un mois. Un univers peuplé de machines grandes comme des immeubles, qui est rythmé en permanence par le bruit et l’onde de choc des presses ; un univers qui sent fort l’huile dont sont enduites les tôles pour être plus facilement séparées, et peuplé d’hommes en gris qui volent autour des machines. Le spectacle est fascinant : au milieu des presses à double action qui martèlent en douceur le métal avec une pression de plusieurs dizaines de tonnes, de frêles petits bras faits de tiges métalliques saisissent les pièces d’acier à toute vitesse pour les emmener à la presse suivante dans un assourdissant sifflement d’air comprimé. Un contraste saisissant ; c’est un ballet dont je ne me lasserai jamais.

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La visite se termine un peu tôt, non ? Ce n’est pas grave, allons voir l’injection plastique, le bâtiment qui l’abrite se trouve juste en face. Choc, en traversant il faut faire attention à ne pas se faire écraser par… le train qui livre les bobines de tôle – c’est plutôt inattendu. Voici dont l’injection. Contraste : ici règne le silence, la propreté, et une insoutenable odeur de plastique grillé. Les moules offrent le spectacle tout aussi fascinant de voir des pièces se former à partir de rien. Il reste encore du temps ? « Et si on allait voir la tôlerie et ses robots ? » Hé oui, pourquoi pas ? Nouveau bâtiment encore plus fascinant, où la présence humaine semble inutile. Vision futuriste où partout des robots travaillent, s’animant en tout sens du sol eu plafond. Soudain tout s’arrête… Qui a dit inutile ? Quelques ouvriers surgissent de nulle part, s’agitant tels quelques docteurs au chevet d’un robot indiscipliné, le plus rapidement possible. Chaque minute d’interruption compte cher, 5 000 francs nous dit-on. Puis tout reprend normalement. Autour d’un berceau, une demi-douzaine de bras mécaniques s’acharnent à assembler un châssis – que dis-je, à créer : car la matière semble prendre vie à partir du néant. Par des gestes rapides et saccadés, les robots placent les pièces, les assemblent, les soudent dans d’immenses gerbes d’étincelles. C’est à couper le souffle.

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Ci-dessus : à l’intérieur du bâtiment A, à une époque où les presses n’étaient pas carénées.

Je retourne à l’emboutissage, heureux. Mon bâtiment à tout de l’usine à l’ancienne. Dans cette ancienne halle au plafond vitré, l’homme est écrasé par les machines. J’ai l’impression de vivre un épisode de la révolution industrielle, il y a là quelque chose de Zola. Enfin, me voilà dans une vrai usine, sale et bruyante, pas dans une ligne de montage aseptisée. C’est exactement ce que j’attendais !

À suivre.

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Ci-dessus : l’usine de Flins et la Seine, vues du ciel. Au centre, le bâtiment A est le plus haut.