Pendant que je reprends le travail, Gilles me montre la jaquette de la vidéo X qu’il a loué à la médiathèque de l’usine. On parle beaucoup musique et bouquins, le travail n’en passe que plus vite – mais attention pas question de consommer : on m’a bien fait comprendre que c’était mal vu de bouquiner pendant ma pause, ce que je faisais durant ma première semaine. Un de mes copains de l’école passe me voir sur mon poste de travail. Il doit s’ennuyer ferme aujourd’hui : lui qui est affecté à la peinture doit marcher plus de dix minutes entre les voies de chemin de fer et dans le trafic des semis-remorque pressés pour venir jusqu’ici. J’ai fait le chemin une fois, cela m’a suffit… Tiens, c’est déjà l’heure de la pause.

Cette fois je décide de rendre une visite à Claire, au ferrage, juste à côté. Je repasse devant la presse de Richard : tiens, il est là. Ses collègues hilares me font signe qu’il dort, en me voyant passer… Au ferrage tout est plus petit, plus oppressant. Partout des gerbes d’étincelles surgissent sans prévenir, alors qu’on se faufile dans les étroites coursives entre les machines. Claire ne s’amuse pas, le boulot est plus dur ici. Face à elle des portières brutes de métal apparaissent les unes après les autres. Dans un temps limité, elle doit mettre en place des fixations en plastique, coller des bandes d’isolant, apposer un cordon de colle… Des gestes simples, mais qui nécessitent de rapides contorsions dans tous les sens pour aller chercher chacune de ces pièces dans leurs bacs de rangement avant de l’apposer. Et le travail, répétitif au possible, ne semble jamais s’arrêter. Elle a déjà le dos en compote, et la journée est loin d’être terminée.

15 minutes de travail.

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Ci-dessus : l’usine de Flins est parcourue de voies de chemin de fer, et de route désertes où, de temps en temps, déboule à toute vitesse un semi-remorque venu de l’autre bout de l’Europe. Un port est même aménagé sur la Seine, afin de charger et décharger les péniches.

Cette fois-ci, je vais voir Ariane à l’injection plastique. Sur mon trajet j’ai la désagréable surprise de voir un train de marchandises garé en travers de mon chemin, à l’intérieur du bâtiment. Je passe par là tous les jours et cela ne m’était jamais venu à l’esprit de surveiller un éventuel trafic ferroviaire. L’aurais-je entendu avec mes bouchons auditifs ? Justement, au passage j’en profite pour chiper une boîte de bouchons dans le distributeur, pour mon usage personnel. Ici c’est gratuit : mon stock tiendra ainsi quelques années… Je passe devant un tableau digital lugubre qui indique le nombre de jours sans accidents, et surtout le nombre de jours sans arrêt de chaîne (c’est à dire sans membre arraché ou autre choses joyeuses de ce genre). Je sors du bâtiment – enfin un peu d’air frais – pour atteindre celui de l’injection plastique, en face. Ariane fait le même travail que moi, sauf que ses pièces sont en plastique et sortent toutes chaudes de leurs moules, et qu’ici tout est moderne, propre et relativement silencieux. Elle aussi s’ennuie. Suis-je le seul à avoir un travail tranquille, ou ai-je beaucoup de bonne volonté ?

15 minutes de travail.

Nouvelle pause, mais plus question de se promener : je file à la camionnette Sodexo pour acheter une bouteille d’eau et un sandwich saucisson-cornichon immonde. Tellement mauvais que personne n’achète son déjeuner ici, mais je ne suis là que pour un mois, je ne vais pas faire le difficile. Pas le temps de l’avaler en entier : le travail reprend.

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Nous avons terminé notre quota de montants de pavillon à produire, il est l’heure de changer de pièce. Un coup d’œil aux verrières, à plus de vingt mètres du sol : il fait déjà jour dans le monde réel, qui semble si lointain à ce moment. Depuis une heure déjà, Gilles met en place les poinçons correspondants aux prochaines pièces à l’aide de l’immense pont élévateur, dont je scrute les allées et venues au plafond. Chacun de ces poinçons pèse 5 tonnes chez nous, c’est dix fois moins que sur les très grandes presses comme celles sur lesquelles travaille le petit Pierre. Une fois tout en place, des gyrophares jaunes s’illuminent tout autour de notre ligne, les grilles de protection s’ouvrent automatiquement alors que l’immense machine se déploie dans tous les sens, nous laissant l’accès à ses tripes. J’enfile mes gants « chaussette ». Mon travail ? Remplacer les supports sur lesquels les bras articulés à air comprimé posent les pièces entre deux presses. Chacun de ces supports est rangé à proximité des presses correspondantes, identifié par une couleur correspondante à la pièce à produire, et muni de moult détrompeurs pour ne pas le monter de travers. L’opération est simple, mais pas sans risques : les supports sont de véritables crocs de boucher placés à hauteur de tête, mais surtout les poinçons, en se décalant, laissent au sol un trou béant – par lequel s’évacuent les chutes de métal – à côté duquel je m’affaire sur un sol recouvert d’une glissante pellicule d’huile. Vue unique sur les intrigants sous-sols du bâtiment, qui ne semblent occupés que par des tapis de convoyeurs évacuant tous les déchets, quelques mètres en contrebas. Frissons dans l’échine en imaginant la chute. Ce travail me procure surtout une satisfaction énorme : moi aussi je participe à la maintenance, quelle fierté ! Pendant ce temps Gilles et Jo changent les poinçons. L’opération durera au total une demi-heure. Je regarde partout, fasciné.

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Ci-dessus : un ouvrier répare un poinçon défectueux (Usine Renault de Douais).

50 minutes de travail, c’est nettement plus long. Il faut maintenant que je saisisse sept petites pièces et que d’un geste bref je les emboîte les unes dans les autres en forçant un peu. Facile, oui, mais à la fin d’une série, les jointures des phalanges deviennent si douloureuses que l’on peine à serrer les mains des collègues. Sans arrêt le regard se tourne vers l’horloge : plus que 3h de travail. Ouf ! Si peu par rapport aux 7h25 d’une journée !

Une pause de 10 minutes, c’est court. Juste le temps d’aller voir Ali, juste à côté. Son thé à la menthe me fait du bien,tout comme revoir mon petit papa de l’usine. Il me demande si je suis circoncis. Intrigante question. « Non ? Alors ce n’est pas possible pour la petite sénégalaise ». Tant pis. Lui me raconte son week-end, il l’a passé à Paris. Aux putes.

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Ci-dessus : un ouvrier conditionneur de fin de ligne d’emboutissage en plein travail (Usine Renault de Douais).

Le travail reprend, les deux dernières heures me semblent interminables. Benoit, le chef de ligne, vient me voir. Ça va ? Oui, ça va. Voila, il observe un peu et il repart, non sans avoir raconté quelques blagues.

Déjà ? Incroyable ! C’est presque l’heure de rentrer chez moi. Reconnaissant, Gilles me fait un discret signe de partir. Vestiaires. Tellement heureux que j’en oublie l’odeur. Les affaires de Pierre sont toujours là, je le croiserai en partant. Un copain que je ramène vers Paris m’attend déjà sur le parking, l’autre se fait attendre, comme à son habitude. Autoroute. Euphorique, j’envoie l’aiguille du compteur dépasser la vitesse maxi. La fatigue arrive soudain, alors que le train avant de la GTi se déleste. Ralentir. Déjà St-Cloud, et je n’ai que le vague souvenir d’avoir déposé l’un de mes amis quelques minutes plus tôt. ATTENTION me hurle celui qui est resté à bord. J’écrase les freins et le capot de la Golf s’arrête à quelques millimètres du coffre d’une Fiesta, arrêtée au feu rouge. Ne pas s’assoupir, pas tout de suite. Enfin l’appartement. Dîner minable. Sur la 3, C’est Mon Choix : « les hommes chauves sont-ils sexy ? », sur la 6, Loft Story. Il n’est même pas 21h, je m’endors.

À suivre…

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