À quoi sert le graphisme des Formule 1 ? Le designer Peter Stevens nous éclaire sur ce point.
Ci-dessus : illustrations de Peter Stevens pour les Brabham BT 52 et BT 52b de la saison 1983.
Il y a un peu plus de trente ans, j’ai été chargé de réaliser l’identité graphique de nombreuses voitures de course ; un travail plutôt amusant que je prenais très au sérieux. À cette époque la plus grande partie du monde regardait les courses sur de petits téléviseurs en noir et blanc – seuls les quelques milliers de spectateurs présents sur place pouvaient profiter des couleurs des bolides. Lorsqu’ on m’a demandé de travailler sur les couleurs et le graphisme des sponsors des monoplaces de l’écurie Brabham, leurs voitures étaient majoritairement rouges avec des bandes et des lettrages en blanc, bleu clair et bleu foncé. Durant la saison 1978, j’ai été frappé par la différence d’aspect de ces bolides selon que l’on disposait d’un poste en couleur ou d’un poste en noir et blanc. Vers la fin de l’année, j’ai donc acheté un poste noir et blanc pour expérimenter quelles combinaisons de couleurs fonctionnaient le mieux sur ces téléviseurs. Le noir, le blanc et le jaune ressortaient bien, tout comme le bleu foncé associé au blanc. Renault utilisait déjà les premières couleurs citées, j’ai donc retenues les secondes pour les proposer à Brabham, ainsi naquit la célèbre livrée « Parmalat Brabham ».
Ci-dessus : la Formule 1 du début des années 1980, tels que la voyait les spectateurs et la plupart des téléspectateurs. Ci-dessus : média des années 1970, strictement en noir et blanc, et des années 2015 en petit format.
Le seul but du graphisme sur les voitures de sport est de donner de la visibilité aux sponsors d’une équipe. En théorie pour associer une marque à l’image trépidante et glamour de la compétition automobile, il suffit de la rendre visible à la télévision toutes les quelques semaines avec une identité graphique forte. Pour que cela fonctionne, il faut bien entendu que les téléspectateurs puissent reconnaître les noms de la marque en question sur la voiture. On peut y arriver avec des éléments de couleurs comme les bandes Martini sur les Williams par exemple, ou par un logo très fort, comme le taureau que Red Bull utilise sur ses deux écuries. Cependant la Formule 1 ne semble pas très bien comprendre que son plus jeune public utilise aujourd’hui un large panel d’appareils pour suivre les courses, et les sponsors ne réalisent pas toujours à quel point leur logos sont indéchiffrables vus depuis un téléphone portable ou une tablette.
Ci-dessus : Williams FW37, très jolie vue d’hélicoptère, mais pourquoi diable les lignes Martini tombent en arrivant sur le nez ?
La plupart des livrées de la saison 2015 semblent avoir été dessinées uniquement en vue de profil ou de dessus, sans considération pour leur formes : ce qui fonctionne très bien à plat n’est pas aussi harmonieux une fois appliqué en 3D. Les bandes Martini des Williams en sont un bon exemple : elles tombent du dessus de la voiture pour s’enrouler autour du support de l’aileron avant d’une façon particulièrement brouillonne.
Ci-dessus : Ferrari SF15-T7, très jolie de profil, mais la cassure de la ligne blanche n’est pas du tout maîtrisée.
De la même façon, la ligne blanche sur les Ferrari qui séparent les zones rouge et noire de la voiture fonctionne correctement en vue de profil, mais sous d’autres angles c’est nettement moins réussi. Lorsqu’on remarque la cassure de cette ligne, masquée de profil par la roue avant, on comprend à quel point appliquer une ligne sur un objet en trois dimensions est un art subtil… Et à quel point il est facile d’y échouer.
Ci-dessus : au vert près, la Force India VJM08 ferait une très bonne McLaren.
Pour 2015, Force India dispose d’une nouvelle identité graphique. Elle est trop complexe et la liste des sponsors en blanc sur le fond noir du capot moteur démontre avec quel désespoir l’équipe se démène pour trouver le plus grand nombre de sponsors et donc de sources de financement possible. Lorsqu’un sponsor souhaite associer son entreprise ou son produit avec un sport de pointe, la présentation est essentielle !
Ci-dessus : Lotus E23 Hybrid, beau visuel de présentation, un peu moins de doré en course.
À l’exception du logo rouge et blanc PDVSA, la Lotus 2015 propose un thème fort à base de crème sur fond noir, utilisé aussi bien pour les sponsors que pour les quelques éléments graphiques. Tout le contraire de Sauber qui a adopté un bleu particulièrement plat comme couleur principale, puis appliqué des touches de blanc et d’un jaune insipide pour les pontons latéraux qui reçoivent le logo du principal sponsor, Banco Do Brasil. L’espace alloué aux sponsors sur une F1 est presque toujours vendu au cm², avec des zones sur les voitures affichant un tarif plus ou moins élevé ; les équipes marketing des écuries peuvent être très créatives dans leur façon de vendre ces espaces ou d’une rigidité inflexibles. Il est facile de voir quelle est l’approche choisie par chaque team !
Ci-dessus : Suber C24, ennuyeux, ennuyeux, ennuyeux. Et ajouter un peu de jaune ne change rien à l’affaire. Ci-dessous : McLaren MP4-30, pourquoi mettre en valeur ce vilain nez avec un contour rouge ? Les logos sur les pontons ne sont visibles que depuis le ciel.
McLaren doit encore faire signer un sponsor majeur cette année, et bien que Honda soit son fournisseur de moteurs, l’écurie n’a pas choisi les couleurs rouge et blanche institutionnelles de ce dernier. L’argent brillant de la saison passée a été remplacé par une livrée très sombre avec juste quelques touches de rouge orangé. Le logo de l’entreprise sur le dessus des pontons est un secret bien caché et ne devrait être visible à la télévision que sur des circuits comme celui de Monaco, alors que les lignes rouges sur le nez ne font que mettre en avant les formes irrégulières de la voiture. Elles auraient tout de même pu servir à cacher, en vue de profil, la curieuse forme de ce museau très long.
Ci-dessus : Red Bul RB 11, camouflage de pré-saison et livrée de course.
Red Bull a attiré l’attention de la presse avec sa livrée « camouflage » noire et blanche utilisée lors des essais de pré-saison ; il était difficile de lire le moindre nom de sponsors mais cela a beaucoup fait parler de la voiture. La version utilisée en courses n’est en rien une variante multicolore de cette livrée, elle est en réalité très différente et met l’accent sur le gros taureau rouge placé sur la prise d’air, alors que le nom de la marque Red Bull est plutôt caché derrière les roues avant. Toro Rosso opte pour sa part pour un rouge plus sombre et du doré, ce qui est toujours un peu difficile car cette couleur rend très mal à la télévision dans la plupart des conditions d’éclairage.
Ci-dessus : Toro Rosso STR10, un peu plus d’or en course que lors de la présentation. Ci-dessous : Mercedes saison 2013, 2014 et 2015 – il serait temps de vous mettre d’accord pour la décoration de la prise d’air les gars !
Mercedes a tenté au moins trois graphismes différents pour son capot moteur, et de même pour le vert servant de fond au logo « Petronas » sur les pontons latéraux. Y aura t-il une version définitive ? Cette valse hésitation n’est pas la stratégie idéale pour asseoir une image de marque forte. Il faut faire confiance dans un schéma graphique et le répéter sans le modifier à chaque apparition médiatique. Un principe qui semble avoir été oublié en 2015.

Les commentaires
Petite remarque d’un béotien qui ne regarde la f1 que d’un oeil distrait et lointain depuis une dizaine d’années (le sport c’est sale) :
votre analyse esthético-marketing de la livrée des F1 actuelle reflète bien l’état d’esprit de cette discipline, par contre petit bémol positif pour la lotus, ses couleurs ne vous rappellent pas celles du bon temps fumeux du sponsoring tabagique de JPS ? cette déco permet au moins de l’identifier au premier coup d’oeil et n’est ce point le but ultime du vendeur de soupe,….. heu pardon du publicitaire
Contre exemple avec la Mac Laren, pour l’oeil non avisé, cette livrée grise me ferais dire d’instinct qu’elle est motorisée par Mercedes et non par Honda, du blanc et rouge me semblerais plus opportun.
Si je ne dis pas de bétises, en sport auto les couleurs et décorations ont toujours permis une identification forte et ce dès le début avec les teintes attribuées par nationalité.
Bref, sans vivre dans le passé, pourquoi en faire table rase, surtout pour les écuries historique, il me semblais qu’en marketing la reconnaissance immédiate de la marque était un point essentiel ?
(remarques à prendre avec toutes les précautions utiles , je suis aussi compétent en marketing qu’en macramé, mais votre avis m’interesse)
Humphrey
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