Bentley, on l’a un peu vite oublié, a passé l’essentiel de son existence sous la tutelle de Rolls-Royce. Malgré une incontestables période de disgrâce stratégique où la marque au B ailé a frôlé la disparition, c’est tout de même Rolls-Royce qui a conçu les Bentley les plus emblématiques de l’après-guerre, qu’il s’agisse de la R-type Continental ou de la Turbo R, dont la Continental R s’est nourri de l’héritage historique et technique. Voyage entre le Bentley du XXème siècle et celui du XXIème.
Ci-dessus : Le fameux prototype du salon de Genève, acheté par le prince Jefri, pose ici dans un cadre helvétique pour le magazine Queste. Qu’est-il devenu ?
HISTOIRE
Genève, 5 mars 1991. Le salon de l’automobile réserve une grosse surprise à ses premiers visiteurs. Autour du stand Rolls-Royce et Bentley, les applaudissements, fait rare, retentissent. Devant le mur des curieux, une nouveauté inattendue, la Bentley Continental R, s’avance sur son plateau blanc sous l’air de la célèbre marche de Edward Elgar. L’effet de surprise a pris tout le monde de cours. La veille encore, une Bentley Turbo R trônait sur le plateau sans que personne ne se demande pourquoi on avait réservé cet honneur à un modèle déjà âgé de six ans, mais en ce 5 mars, la nouvelle Mercedes Classe S n’est plus la seule étoile du salon. Tout sourire au fond du stand, les cadres de Rolls-Royce savourent leur coup médiatique digne de l’enjeu que représente la Continental R. Il s’agit non seulement de la première vraie nouveauté présentée par leur entreprise depuis 1980, mais également de la première Bentley qui ne partage pas sa silhouette avec une Rolls-Royce depuis 1959. Aussi du beau monde se montre autour du coupé vermillon. On voit notamment défiler Rowan Atkinson, Jackie Stewart ou L.J.K. Setright, l’excentrique chroniqueur du magazine Car.
Ci dessus : le stand Rolls-Royce / Bentley du salon de Genève 1991. À gauche, en bas : grand spécialiste et thuriféraire des Bristol, L.J.C. Setright a tout le profil requis par le nouveau coupé Bentley.
En réalité, ces personnalités n’admirent qu’un prototype. Pour des raisons stratégiques, on a tout bonnement avancé la présentation de la Continental R d’une année, mais la production ne doit démarrer que fin 1991, les premières livraisons ne pouvant intervenir que début 1992. Cela n’empêche pas un visiteur haut placé de réclamer directement la voiture d’exposition à Peter Ward, le directeur général. « Vous ne comprenez-pas, la voiture n’est qu’un prototype » argumente Ward. « Non, c’est vous qui ne comprenez pas, réplique le visiteur, mon client désire réellement acquérir cette voiture. » L’homme n’est pas n’importe qui. Il représente le prince Jefri Bolkiah, frère cadet et ministre des finances du sultan de Brunei, l’homme le plus riche de la planète. Le prince est connu pour son train de vie extravagant estimé à cette époque à plusieurs centaines de milliers de dollars quotidiens, aussi évite-t-on de le contrarier. Il aura bien évidemment sa Continental R, même si Mike Dunn, le chef ingénieur, déplore la perte de la seule voiture terminée dont il dispose alors.
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