
Le 29 février 1960, le premier Club Playboy s’ouvrait à Chicago. L’établissement inscrivait dans la réalité le style de vie prôné par la revue : luxe discret, élégance recherchée, gastronomie délicate, érotisation romantique de l’existence. De jolies filles décolletées et déguisées en petit lapin – les Bunnies – servaient les clients qui avaient payé cinquante dollars de cotisation à vie le droit de pénétrer dans ce paradis. La même clé permettait d’ouvrir tous les autres clubs et hôtels Playboy aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Une publication était réservée aux membres des clubs : VIP (Very Important Playboy), établissant un lien entre les adhérents de cette société secrète du bon goût et de la joie de vivre.

Playboy n’avait pas inventé les clubs privés dont les membres ont une clé, mais il avait su rendre la formule rentable et cela surtout grâce aux Bunnies. Leur costume qui se réduisait à un maillot de bain une pièce, ajusté à l’extrême et complété, par-derrière, par un morceau de fourrure blanche rappelant la queue du lapin, et sur la tête par une coiffure rudimentaire, évoquant les grandes oreilles pointues du petit animal, était le seul costume que le bureau des brevets américains ait jamais accepté comme marque déposée.
Les jeunes filles qui étaient recrutées par Keith Hefner, le frère du fondateur de la compagnie, quand elles ne venaient pas directement des studios de photographie de la revue, suivaient une instruction qui les transformaient en une sorte de geishas occidentales : elles devenaient de parfaites hôtesses, pleines d’assurance et d’aisance, au sourire permanent, à l’humeur constante. La Bunny de Playboy appartenait au folklore populaire, à la légende américaine. Aucun discrédit n’était attaché au métier de “petit lapin” dans un Playboy Club.

Il était évident que les Bunnies contribuaient largement à la popularité de l’endroit, même si tout le monde savait que leurs attributions étaient strictement limitées au service des cocktails. Tout en conseillant inlassablement à ses lecteurs de prendre du bon temps et de ne pas se priver de sexe, le magazine excluait rigoureusement les Bunnies de ces distractions. Une Bunny n’avait pas le droit de donner rendez-vous à un client, ni de révéler son numéro de téléphone sous peine d’être honteusement éjectée du clapier. Les possesseurs de clés pouvaient se rincer l’œil autant qu’ils voulaient, mais toucher ? Ça jamais ! Tout comme la Playmate, la Bunny était adorée car elle remuait les cœurs tout en épargnant à l’homme l’angoisse de devoir faire ses preuves.

Playboy mis tout en œuvre pour que la règle d’or “Regarder mais ne pas toucher” fût clair dès le départ. C’est pourquoi la protection des Bunnies allait bientôt virer à l’obsession. Ainsi, la vie professionnelle des Bunnies fut réglementée par un code d’éthique très élaboré aussi sévère et détaillé que celui d’une communauté de nonnes contemplatives. Pour éprouver leur fidélité, des détectives privés furent engagés : ils avaient pour mission de pousser les Bunnies à commettre l’une des innombrables fautes que le “Manuel de la Bunny” prenait la peine d’énumérer avec une extrême minutie. Quant à la jeune fille, elle devait passer par toutes ces épreuves sans rien perdre de sa beauté ni de sa fraîcheur. Il lui fallait charmer les consommateurs tout en s’arrangeant pour ôter poliment les mains indiscrètes. Debbie Harry, chanteuse du groupe Blondie, travailla quelque temps comme Bunny. Elle raconte que le plus difficile pour elle consistait à continuer de sourire tandis que les épouses furibondes écrasaient rageusement leurs cigarettes sur ses bas.

La tendresse avec laquelle les clients considéraient la Bunny, avec ses amusantes oreilles et sa queue touffue, était due dans une large part à la manière dont Playboy avait transformé une simple serveuse de cocktails en un puissant sex-symbol des années soixantes.
Pour Playboy, le Playboy Club était un night-club où les Bunnies étaient les stars. Voici l’annonce destinée au recrutement des filles : “ACTRICES, MANNEQUINS, DANSEUSES, DEVENEZ BUNNY AU CLUB PLAYBOY. Nous vous donnons la possibilité de gagner 200 à 300 dollars par semaine en attendant de connaître la gloire…” Les candidates qui subissaient avec succès la séance de casting recevaient un petit livret intitulé “Qu’est-ce qu’une Bunny ?”estimé à calmer leurs craintes éventuelles d’avoir été embauchées comme serveuses:
Une Bunny – tout comme la Playmate de Playboy, c’est la “fille d’à-côté”. Elle représente l’Amérique mystifiée et romanesque… c’est une femme à la fois très belle, désirable et sympathique, qui adore s’amuser. Une Bunny n’est ni une fille de petite vertu, ni une hippie. Elle peut être sexy, mais sainement, sans perdre sa fraîcheur. Le Club Playboy appartient plus au show-business qu’à l’hôtellerie, et les Bunnies sont des stars. Nous avons des managers comme metteurs en scène, des barmen comme chefs de plateaux, des portiers et des aides serveurs comme machinistes. C’est vous qui lui donnez son prestige, et nous voulons être sûr que ce prestige restera toujours mérité. C’est pour cette raison que nous tenons à ce que les Bunnies ne deviennent jamais intimes avec les clients. Si les hommes adorent Elisabeth Taylor, c’est parce qu’ils savent qu’ils ne pourront jamais la toucher ni lui faire des avances. Dès l’instant où ils auraient la possibilité de l’approcher et de faire plus amples connaissances, elle ne jouirait plus de l’aura de prestige qui l’entoure. Il doit en être de même pour les Bunnies…
Cette petite homélie ne s’attardait guère sur le véritable rôle des Bunnies, qui consistait, entre autres, à porter des plateaux ; en fait, elle n’y faisait pas la moindre allusion. Elle concluait simplement, avec une sobriété coutumière chez Playboy : “Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour faire de vous la fille la plus enviée des Etats-Unis, travaillant dans le cadre le plus exaltant et le plus prestigieux du monde.”

Pendant le service, les Bunnies n’étaient pas autorisées à mâcher du chewing-gum ni à boire (pas même de l’eau), sauf pendant les pauses. Elles n’avaient pas le droit de s’asseoir, mais devaient se “percher” d’une certaine manière, tout en maintenant une distance raisonnable entre elles-mêmes et le client. Ainsi perchée, mais jamais lorsqu’elle était debout, une seule Bunny à la fois pouvait fumer, à condition de ne tirer qu’une bouffée et de reposer immédiatement la cigarette dans le cendrier. Inutile d’ajouter que les Bunnies n’avaient pas le droit de révéler leur prénom ou leur adresse, ni même l’heure à laquelle elles finissaient leur service. De plus, les maris ou petits amis qui venaient chercher leur Bunny à la sortie du travail étaient priés de les attendre à plus de deux cents mètres du Club, afin de ne pas suggérer aux membres du Club que les Bunnies pouvaient être touchées par des mains masculines.
Il y avait cependant des exceptions à la règle de quasi-chasteté des Bunnies, car il était clair que ni le directeur de Playboy ni ses amis ne voulait se voir empêché de sortir avec leurs propres Bunnies. Il y eut donc un système de clés prioritaires qui dispensaient leur détenteur de payer leurs consommations et les autorisaient à “disposer des installations en tout temps”.





texte : A.V.

Well done A.V.
reminds me some glorious times of a recent past.Long life to the bunnies.
H.H