Au-delà des luttes de pouvoir qui ont précipité sa sortie, Luca di Montezemolo a incarné une légitimité historique unique en son genre, renforcée par une formidable croissance financière raisonnée.

Amedeo-Felisa-+-Piero-Ferrari-+-Mintezemolo-aux-adieux

Amedeo Felisa, Piero Ferrari et Luca di Montezemolo, lors des adieux de ce dernier au personnel de Ferrari

Agé de 67 ans depuis le 31 Aout dernier, Luca di Montezemolo avait somme toute atteint l’âge de la retraite. Mais il aurait bien aimé remettre cela pour 3 ans. Pour les tifosi, ce souhait était partagé.

Di-Montezemolo-Adieux-1

Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse personnelle. J’avais 14 ans quand les clubs Ferrari ont été fondés en France et en Grande Bretagne. En ce temps là, la marque était jeune et n’engendrait pas les folies que nous connaissons. Il m’a suffi de frapper à la porte pour être accueilli à bras ouverts. C’est ainsi que j’ai écrit mes premiers papiers et découvert que mon goût de l’écriture et ma passion de l’automobile pouvaient engendrer un métier et guider toute une vie. Bref, cela fait 45 ans que je mange du Cavallino et plus de 40 que je pisse de la copie. Je ne me la pète pas, j’explique. Cette précocité qui accentue ma sénilité m’a permis de conduire un grand nombre de Ferrari, des années 50 à nos jours et de mettre les pieds à l’usine de Maranello au moins une fois par an sans discontinuer. Et surtout de chérir l’Italie et les italiens.

di-montezemolo-Avec-Enzo

Vieillir, c’est regarder les hommes tomber. Ceux qui ont forgé ma culture sont morts ou mal en point. Je leur dois une vision romantique de Ferrari, pas trop marquée par la complaisance. J’aurais aimé connaître Enzo Ferrari au tout début, j’aurais aimé vivre de près la période 55/69, mais j’estime que l’entreprise a réussi à évoluer au fil du temps sans se renier. Au volant de la LaFerrari, je retrouve des sensations mécaniques exceptionnelles et des émotions comparables à celles des anciennes que je chéris, tandis que le dialogue que j’entretiens avec les ingénieurs de la maison reste riche et passionnant. Cela, on le doit pour partie à Montezemolo qui, en bon monarque éclairé, se sentait investi d’une mission divine : la gestion d’un héritage.

Né à Bologne mais issu d’une grande famille de la noblesse piémontaise, ce personnage emblématique est un poulain de Gianni Agnelli, lequel a entretenu une relation privilégiée avec Enzo Ferrari. En fait, l’Ingegnere a signé en 1969 avec l’industriel une sorte de viager lui permettant de continuer à faire de la F1 et d’assurer l’avenir de sa marque après sa mort. Ferrari n’avait d’autre intérêt que financier pour les voitures de route, Fiat a fait fructifier cette activité mais il a fallu attendre les 23 ans d’exercice de Montezemolo pour y arriver. F1 et voitures de route, c’est le credo de Ferrari que ce descendant de marquis a respecté à la lettre, en y ajoutant charisme et savoir faire.

Quand il a pris les commandes, en 1991, il jouissait déjà d’une vraie légitimité. Tout çà pour avoir débarqué à Maranello un beau jour de Juillet 1973, sur la recommandation d’Agnelli, afin de remettre d’équerre la Scuderia. Il allait avoir 26 ans ! Il a regagné en 1977 la galaxie Agnelli avec 3 titres constructeurs et les deux titres pilote de Lauda. Pragmatique, méthodique, observateur, obstiné, clairvoyant, il a fait avancer tout le monde dans le même sens. Son deuxième mandat a été marqué par le même état d’esprit. Cette fois, il a constitué une équipe solide avec Jean Todt à la F1 et des ingénieurs du calibre de Felisa à la production. On sait ce qu’il est advenu : une indigestion de victoires avec Schumi et des records de ventes. Mais il a toujours défendu Ferrari comme le bijou de la famille Agnelli qu’il fallait préserver, façon Hermès face à Bernard Arnault. Non intégrée à la branche automobile de Fiat, Ferrari a prospéré en paix : Forte augmentation de la qualité du produit, limitation de la production pour ne pas revivre la déconfiture des années 80, après la première vague spéculative. Le tout compensé par un puissant merchandising. Comme d’autres avant lui, le toujours séduisant Luca a vieilli et défendu des valeurs qui ne sont plus celles de la dernière génération Agnelli et de leur homme de confiance, le dénommé Sergio Marchionne. Le personnage est dans l’air du temps, brillant, fascinant mais en rien sentimental ni élégant. Montezemolo avait choisi de baptiser des autos Italia, Maranello, LaFerrari. Si Ferrari est à la peine aujourd’hui en F1 c’est en partie parce que l’après Todt a trop mis l’accent sur la fierté nationale. Marchionne se fout de l’Italie, de l’histoire de Fiat, de la fierté d’être italien, lui qui est domicilié en Suisse et canadien d’adoption. Il veut simplement réussir le coup de poker qu’il a tenté dans un système de pensée dit global.

Conf-privee-Mondial-avec-Marchionne

Marchionne s’incruste à la dernière conférence de Montezemolo

Le 2 Octobre dernier, au Mondial, j’ai tendu ma main moite à Montezemolo pour la dernière fois. Il l’a serrée longuement, les yeux dans les yeux, sans un mot. De la même façon qu’il me faisait toujours un petit geste quand il m’apercevait. On se parlait peu. J’ai toujours préféré la pudeur des sentiments aux échanges de banalité. Au bout du compte, je n’ai jamais réalisé l’interview de mes rêves, que ce soit avec Enzo Ferrari ou Luca di Montezemolo. Audi m’a fait tourner la page avec Lamborghini, j’ai peur de vivre la même chose avec Ferrari, plus tôt que je ne le pensais.