Ford vient de ressusciter le label Vignale pour ses finitions haut-de-gamme. Mais ce n’est pas une première : il l’avait déjà apposé sur une limousine devant relancer Lagonda dans les années 1990. Et son destin est plus complexe qu’il n’y paraît…

aston_martin_lagonda_vignale_concept_5

Le Salon de Genève 1993 fut sans doute l’événement le plus important dans l’histoire moderne d’Aston Martin. Le constructeur anglais, récemment passé sous le contrôle de Ford, et disposant d’une assise financière inédite jusque-là, y présentait effectivement non pas une nouvelle voiture (un événement en soi), mais deux ! D’un côté du stand, le public pouvait en effet admirer le tout nouveau coupé DB7, qui relançait une lignée mythique et allait assurer à Aston Martin un avenir radieux ; de l’autre le concept d’une berline ressuscitant un autre blason en sommeil : Lagonda. Même deux, puisqu’il s’agissait de la Lagonda Vignale, du nom de la défunte carrozzeria turinoise, également propriété de Ford. Détail cocasse, les deux voitures étaient dessinées chacune par l’un des deux frères Callum : l’Aston par Ian, la Lagonda, par Moray.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_1

Deux frères qui ne travaillaient pourtant pas du tout pour le même employeur. Ian, l’aîné, était un salarié d’Aston Martin, alors que Murray œuvrait pour le studio turinois Ghia, une autre entité de l’empire Ford. Car l’idée de relancer la vénérable marque Lagonda, propriété d’Aston Martin depuis 1947, n’est pas née Outre-Manche, mais bien du côté de Dearborn, où l’on était désireux d’élargir la gamme du constructeur anglais, nouveau joyau du groupe.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_7

Ci-dessus : les designers de la Lagonda Vignale. De gauche à droite : Moray Callum, David Wilkie et Sally Wilson.

Comme Filippo Sapino, le directeur d’alors de Ghia, l’explique dans l’ouvrage de référence Aston Martin, Power, Beauty and Soul (David Dowsey, Peleus Press), « L’objectif des designers était de créer un objet intemporel, porté par l’idée qu’une voiture de ce rang devait être capable de le tenir pendant deux décennies ». Il en résulte des formes toutes en rondeur, sans presque la moindre ligne droite, que d’aucuns qualifièrent d’Art Déco. L’absence de continuité de la marque Lagonda permettait toutes les libertés aux designers, qui travaillèrent néanmoins particulièrement la face avant pour lui donner une identité forte et facilement reconnaissable. Si la calandre est assez quelconque, l’ensemble qu’elle forme avec les phares, dont la partie supérieure forme la seule ligne droite de la voiture, est assez surprenant.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_11

L’intérieur, signé David Wikie et Sally Wilson, est encore plus typé Art Déco, avec d’imposants fauteuils clubs aux accoudoirs évasés à l’avant, et de nombreux éléments – jusqu’au volant et aux sculpturales buses de ventilation – plaqués de nickel. La planche de bord semble évadée d’une voiture des années 1930 ou 40, et porte bien son nom de planche… Cinq compteurs ronds sont regroupés loin derrière le volant, alors que le reste de l’instrumentation se compose de compteurs en cercle et quart de cercle, placés sur une platine ronde, elle-même cerclée de nickel et ornée d’ailettes. Spectaculaire, mais pas très britannique : l’ambiance est ici 100 % US.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_9

Plus surprenant, la mécanique de ce concept-car est également américaine. Il repose en effet sur une plate-forme allongée de Lincoln Town Car, et en reprend le V8 4,6 l, développant la « bagatelle » de 190 ch. Bien entendu, ce moteur et ce châssis n’ont pas vocation à perdurer sur une éventuelle voiture de production et n’ont été choisis que pour permettre à la voiture de salon d’être fonctionnelle. La fiche technique évoque plutôt un V12 5,9 l. Celui-ci, réalisé à partir de composants Ford, sera réellement inauguré sous le capot du Project Vintage en 1998 et passera effectivement en production quelque temps plus tard. Pour l’anecdote, ce concept-car reste à ce jour la seule Lagonda d’après-guerre à ne partager aucun composant mécanique avec une Aston Martin.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_4

Lors du Salon de Genève les médias remarquèrent une curieuse similarité de style rétro-moderne avec une autre limousine de prestige dévoilée au même moment : la Bugatti EB112. Et comme pour la (franco) italienne, le projet périclitera rapidement : le manque de demande pour ce genre de véhicule, l’absence totale d’image de Lagonda et le besoin de se concentrer sur la DB7 pour relancer la fragile marque Aston Martin, firent que les dirigeants de Ford abandonnèrent peu après le projet, et la Lagonda Vignale retomba dans l’oubli. Du moins, pour le grand public, car comme c’était le cas pour bien de production de luxe anglaises de l’époque, il existe un deuxième volet, bien plus mystérieux, dans cette histoire.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_13

Si Ghia assembla deux concept-cars, un gris dépourvu de moteur qui fut détruit par la suite, et un bleu qui fut revendu par Ford aux enchères en 2002 (à 403 500 $), il existe une troisième Lagonda Vignale. Cette dernière (le châssis DP2138 – ou projet XM02), de couleur bordeaux, fut assemblée à la main, non pas en Italie, mais en Angleterre par Aston Martin, en 1995, dans le but d’en évaluer la production. Cette voiture est très différente des deux concepts-car dans ses détails, à commencer par des dimensions plus réduites, notamment en largeur, conséquence de l’adoption d’un autre châssis (inconnu) du groupe Ford. Elle est motorisée par un V12, dont les spécificités et l’origine n’ont également jamais été communiqués.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_15

La face avant a évoluée comme peut l’évoluer celle d’un concept-car qui passe en production : véritable prise d’air dans les boucliers, qui intègrent des feux anti-brouillards et des clignotants sans doute issus de la banque d’organes Ford ; calandre redessinée, intégrant le logo Lagonda, et nouveaux blocs optiques, plus hauts, composés de six projecteurs ronds. L’arrière évolue moins, avec simplement une plaque d’immatriculation sous vitre.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_16

À l’intérieur c’est également le grand chambardement de la production : les lignes sont similaires, et les principaux traits stylistiques, comme les aérateurs, ont été conservés, mais tout a été rationalisé. On note l’apparition d’une vraie console centrale recevant un sélecteur de transmission et un levier de frein à main. Les futuristes platines de réglages de sièges placés sur le dessus de ceux-ci ont été remplacés par des éléments plus conventionnels, et la planche de bord est plus sage. À l’arrière la banquette a été remplacée par deux sièges individuels, séparés par une console.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_14

Jamais présentée au public, cette voiture, bien plus intéressante que le concept, est restée secrète après l’abandon du projet Lagonda Vignale pour une raison bien précise : elle a alors rejoint discrètement la collection du Sultan de Brunei, pour la modique somme de 1,3 millions de Livres Sterling. L’outillage qui a servi à produire sa carrosserie fut utilisé une dernière fois pour réaliser quelques pièces de rechange, avant d’être détruit, gage du caractère unique de cette voiture – une pratique commune pour les autos rares du Sultan. DP2138 existe sans doute encore aujourd’hui, recouverte de poussière dans le gigantesque parking qui abrite toujours une collection dans laquelle se trouvent bien d’autres Aston des années 1990 aux carrosseries spéciales. Mais ça, c’est une autre histoire.

aston_martin_lagonda_vignale_concept_12