Où comment, à trop connaître un jeu, on voit la vie différemment.On a tous un jeu vidéo qui a plus compté que d’autres. Un jeu qui a marqué durablement notre vie. Un jeu qui nous a donné le teint blafard, les yeux larmoyants et les doigts meurtris après des jours et des nuits passés dessus. Un jeu dont l’on attend la nouvelle version des années durant et que l’on met un point d’honneur à finir à 100%, qu’elle qu’en soient les conséquences sur notre vie sociale ou sentimentale.
Pour moi, ce jeu s’appelle Gran Turismo. Depuis la première version jusqu’à la dernière, j’aurai passé des années entières de ma vie à essayer frénétiquement de remporter toutes les courses et, surtout, d’acheter toutes les voitures. Depuis la Toyota Supra « Castrol » de la version initiale, qui dépassait les 400 km/h, à la Formule 1 Ferrari du dernier Prologue, il me les fallait toutes ! C’est dire l’impatience avec laquelle j’ai attendu le cinquième opus et ses plus de 1000 voitures.
Une des conséquence de cet acharnement sur mes Playstations est aussi d’avoir acquis une solide connaissance des circuits de Gran Turismo. Demandez moi quelle essence d’arbre est plantée à Deep Forest, quelle est la meilleure tribune d’High Speed Ring ou encore où dormir avant une course à Grand Valley, je pourrais vous répondre. Le problème c’est que tous ces lieux n’existent pas en dehors de mon téléviseur, et qu’en conséquence mon fabuleux savoir ne sert à rien. À rien du tout. C’est du moins ce que je croyais jusqu’à cet été.
Pour mes vacances, je suis parti en Suisse, dans la région d’Interlaken, histoire de faire un peu de tourisme et de randonnée. Après quelque jours à tenter de comprendre la langue et les curieuses habitudes locales, j’ai pris la direction de la grande attraction du pays ( au vu du nombre de touristes asiatiques) : le Jungfraujoch Bahn. Derrière ce nom barbare se cache le train le plus haut d’Europe, qui monte à 3454 mètre d’altitude, pour arriver sur un glacier où même en plein mois de juillet la température dépasse à peine le zéro.
Avant d’y arriver il faut faire escale dans le petit village de Kleine Scheidegg, pour changer de train. Un endroit complètement isolé, que l’on ne peut atteindre que par train ou à pied. Un endroit dont je n’avais jusque là jamais entendu parler, et dont à vrai dire je ne soupçonnais pas l’existence. Et pourtant une chose étrange se produisit : je m’y sentais comme chez moi. Je savais très bien que derrière la gare se trouvait les deux bâtiments de l’hôtel Bellevue des Alpes, que la voie de chemin de fer obliquait vers la droite, que les trains sont ici rouges, et qu’au restaurant on peut déguster un excellent rösti.
Une seule chose clochait : normalement, un peu en contrebas, il doit y avoir une route. Une longue ligne droite avec une bosse sur laquelle les voiturent décollent des quatre roues, suivie de quelques terribles épingles, un pont, une intersection, de longues courbes en tunnel, et retour à la case départ. Le tout avec vue imprenable sur la face nord de l’Eiger. que je contemple pourtant au même moment- où, comme c’est écrit en suisse Allemand sur le panneau, l’Eigernordwand.
La révélation fait l’effet d’un choc. J’ai traversé l’écran pour me retrouver parmi les spectateur d’une course sur Eiger Nordwand, visuellement le plus beau (et peut être un des plus techniques) circuits de Gran Turismo 5 . Et tout, oui, tout, est identique au jeu: les bâtiments, les trains, le décors de fond, même le relief de la piste… Sauf que le circuit n’existe pas : à sa place il n’y a que des pâturages. Pas la moindre route, au plus un chemin de randonnée qui redescend dans la vallée. Logique, puisque le sport automobile a été banni en Suisse depuis 1955, jusqu’à très récemment.
Depuis, ma vie a changé. Je sais que les studios Polyphony n’ont rien inventé, et que ce monde que je croyais virtuel existe, quelque part. Depuis mon retour, je ne suis plus sorti de chez moi : je traque chaque recoin de la planète avec Google Earth, à la recherche du site de Grand Valley. J’y ai laissé ma Supra, au bord de la piste, il y a 10 ans. Je suis sur qu’elle y est encore, et je la veux pour mon garage réel.

Texte et photos : Yan Alexandre, initialement publié dans la revue Amusement.






Les commentaires
Bel article qui donne envie! Un peu comme si je me retrouvais dans les décors de Syberia, qui est mon équivalent de Gran Turismo…
Ah Syberia, sans être Nomad Soul, mon GT à moi, c’est un des plus beaux jeux auxquels j’ai joué.
Brrrr, le Eiger, son tunnel, ses épingles, sa grosse bosse qui fait voler… Une torture pour apprendre à tourner correctement dessus.
Vous m’avez compris Agent Normand. Et on ne parle pas de la version longue sur terre…
[…] nous roulons donc à couvert, dans une ambiance qui rapelle celle du tunnel du circuit de l’Eiger Nordwand, que connaissent biens les habitués de Garn Turismo. Puis, plus bas, on continue d’être […]
Petite erreur, le sport automobile n’a jamais été banni en Suisse. Seules les courses sur circuit permanents l’ont été.
Rallyes, courses de côtes et slalom ont perduré.
Vous avez raison, amalgame rapide… Merci !
Ah ça, j’ai eu le même trip sur le ring ou à laguna seca, reconnaître tout, sauf que là le circuit était bien là.
Je suis passé pas très loin (en me refaisant certaines de routes parues dans Top Gear), je ne savais pas que le lieu existait.
Bonjour, c´est la première fois que j´écris. J´habite à madrid, et je peux te dire que le circuit de madrid est une copie milimètrique de la réalité. Parfois j´essais le circuit dans la réalité avec mon smart. Mais c´est pas la même chose. J´ai gardé ce blog, je l´aime beaucoup, merci!
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