Non la Ford Indigo n’est pas une espèce de Prowler rabaissée. Elle est bien mieux que ça : une véritable monoplace de route, écrin pour un moteur qui connaîtra une riche carrière.
Nous l’avons vu dans nos précédents articles : le milieu des années 90 fut une période extrêmement créative pour le groupe Ford, avec l’apparition du style New Edge introduit par le concept GT90 en 1995, puis la tentative de raviver Lincoln avec le concept Sentinel au salon de Détroit 1996. Lors de ce même salon, la marque à l’ovale présentait également son propre concept : la spectaculaire Indigo.
Ouvrez n’importe quel dictionnaire, et vous pourrez vérifier que l’indigo est un colorant naturel bleu foncé. Comme le logo de la marque, certes, mais l’Indigo, la voiture, est rouge… Faux pas ? Non, car c’est bien « Indy-Go » qu’il faut lire : ce concept est en réalité ce qui s’est fait de plus proche d’une monoplace d’Indy car – un sport mécanique dont Ford est alors l’un des grands animateurs – pour la route.
La ressemblance est d’abord esthétique, l’Indigo semble être une monoplace élargie pour y glisser un second passager, avec un avant en pointe surplombé d’un immense aile, des roues non carénées et un grand aileron arrière. Ruse optique, les roues sont bien protégées par des gardes boue en plastique noir, collés au plus près de ces dernières. Les portes en élytre laissent deviner d’immenses pontons à enjamber pour monter à bord – ceux-ci abritent les conduites d’air pour refroidir le moteur central-arrière. Monoplace, toujours.
La ligne de l’Indigo est signée par le français Claude Lobo père du New Edge (et des Ka et Focus). Son détail le plus spectaculaire est l’intégration des optiques. Les feux de route, à xénon, sont perchés dans les rétroviseurs, alors que les ceux de position et les clignotants se limitent à un simple trait lumineux sur la tranche de l’aileron avant. Ainsi, sans optiques conventionnelles, la ressemblance avec une monoplace de compétition est encore plus marqué.
Techniquement, les similitudes sont plus proches qu’on l’imagine. Développé conjointement par Reynard Motorsport, qui remporte le titre CART en 1995, le châssis fait appel à une baignoire en carbone / nid d’abeille sur laquelle vient se fixer un moteur porteur, prolongé par une transmission transaxle. La suspension à poussoirs et combinés in-board reprend des éléments à double triangulation issus de monoplaces d’Indy car, simplement modifiés pour s’adapter au gabarit de la voiture,. Les triangles avant sont fixés à la baignoire, alors qu’à l’arrière, ils s’articulent sur l’ensemble moteur-boîte.
Un moteur historique : ce V12, qui fait ici sa première apparition, est composé d’un assemblage de deux V6 Duratec de Ford Taurus / Mercury Sable. Plus précisément, si les pistons, soupapes et autres accessoires mécaniques proviennent du Duratec, le bloc et la culasse sont fondus en aluminium par Cosworth. Cubant 5 935 cm³, il développe 435 ch à 6100 tr/min, et 549 Nm à 5 250 tr/min. Utilisé également par le concept Lincoln Sentinel, ce V12 connaîtra une grande carrière sous le capot des Aston Martin, de la DB7 V12 Vantage jusqu’aux modèles actuels.
Dérivée de la compétition, la transmission fait appel à une boîte séquentielle à 6 rapports, commandée par des boutons au volant (sur le devant pour monter les rapports, à l’arrière pour les descendre). L’embrayage reste par contre manuel et doit être actionné à chaque changement de rapports.
Ci-dessus : une maquette de style non définitive. Notez les corrections directement apposées au feutre.
Ford annonçait une vitesse de pointe de 274 km/h, et un 0 à 100 km/h en 4,0 s. Sur le plan dynamique, le très important appui aérodynamique (en plus des ailerons, l’Indigo dispose d’un diffuseur) permettait une accélération latérale de 1,2 G en virages.
Deux voitures furent produites par Ford : une maquette statique, présentée sur les salons, et un prototype roulant, appelé « Go » en interne. La production en petite série fut longuement envisagée, et le chiffre de 200 à 300 exemplaires par an circulait. Le magazine Sport Auto avançait même un prix de 100 000 $. Il n’en fut malheureusement rien, et il faudra attendre la GT de 2005 pour voir enfin une véritable supersportive Ford sur la route.
Ci-dessus : présentation de la voiture dans le jeu Need For Speed II.
Ford vendit aux enchères la maquette statique, qui fut détruite accidentellement par son acquéreur. La seule Indigo subsistante est donc la Go roulante, toujours propriété du constructeur. Celle qui est bien plus qu’un clone de la sordide Plymouth Prowler aurait mérité une déclinaison routière. Sans doute une véritable occasion manquée, parmi tant d’autres à Dearborn.

