
Neil Armstrong avait beau faire des grands pas pour l’humanité, il n’en demeurait pas moins piéton, ce qui dans l’Amérique des Ford Mustang, Dodge Charger et autres muscle cars, s’apparente au summum de la loose. Un bref visionnage d’American Graffiti (George Lucas, 1973) permet de le vérifier à nouveau, l’auto est le pilier de la way of life locale et le dernier des nerds aura toujours sa chance s’il possède le big block sous le capot.

Sous leurs coupes en brosse, les astronautes ne sont souvent pas très sexys. La NASA les décoince en leur fournissant dès Apollo 15 (juillet-août 1971) une belle décapotable pour cruiser sur la surface lunaire. Ca tombe à pic, c’est la première des J-missions, opérations longue durée destinées à approfondir l’étude de notre satellite. La société Boeing est commissionnée pour réaliser le projet de Wernher von Braun – l’ingénieur nazi des fusées V2 (qui, entre autres, ravagèrent Londres) devenu, trou de l’Histoire, l’un des piliers de la NASA de 1960 à 1972. L’agence met le paquet : trente-huit millions de dollars pour quatre exemplaires du fameux Lunar Rover Vehicle (LRV), long de trois mètres et lourd, à vide, de deux cent dix kilos.

D’apparence simpliste, le Rover est un monstre de complexité. Entièrement plié dans l’un des flans du module lunaire (LEM), ce véhicule en aluminium est propulsé par quatre petits moteurs électriques, un dans chaque roue (celui à explosion de nos voitures ne pouvant fonctionner sans oxygène). Sa finalité : permettre aux astronautes de s’éloigner du LEM – enfin, pas trop loin, pas plus de dix kilomètres de balade, distance maximum qu’ils pourraient parcourir à pied en cas de panne, avant d’épuiser leur oxygène… De toute façon, avec sa vitesse moyenne de 12 km/h, la jeep lunaire se traine trop pour rouler plus loin.
L’équipement est minimaliste : deux sièges « camping », un joystick pour se diriger et un système de navigation à gyroscope pour ne pas se perdre, rien ne ressemblant plus à un cratère qu’un autre cratère. On dessine un nouveau scaphandre afin de s’asseoir à bord, solidement harnaché de ceintures en velcro. Détail spectaculaire, les pneus, trop lourds, provoquant trop des rebondissements à cause de la faible gravité, sont remplacés par une structure en grille métallique inutilisable sur Terre, parfaite on the Moon.

La conduite ne sera pas de tout repos : aux heures où le Soleil est bas, la visibilité s’avère catastrophique. Même en conduisant doucement, les pilotes se taperont quelques cratères. Seul incident mineur, lors d’Apollo 16 (avril 1972) : l’un des garde-boues se détacha, causant des projections de poussière sur le LRV et ses occupants, danger potentiellement mortel sur la Lune – sans érosion, elle est coupante comme du verre. Aucun problème pour nos McGyver de l’espace : quelques cartes routières plastifiées de la Lune, un peu de scotch et c’est reparti. Les cartes ont été récupérées mais pas les jeeps lunaires. Leur poids les rendant bien encombrante pour le voyage du retour, on les abandonné toutes les trois là haut, comme pas mal d’autres cochonneries.

Le poids, c’est l’un des facteurs les plus importants lors des voyages spatiaux. Une fusée Saturn V ça a l’air gros comme ça, mais au final ça ne peut pas emporter plus de charge que deux gros camions : 48 tonnes à tout casser. Quand on sait que les deux vaisseaux nécessaires à l’exploration lunaire, le Command/Service Module, nécessaire au retour sur Terre, et le Lunar Module, nécessaire à se poser et décoller de la Lune, totalisent un poids de plus de 44 tonnes, on se rend compte qu’il n’y a plus trop de place dans le coffre.

Dès lors on ne peut que s’amuser des propositions fantaisistes issues de la Science Fiction. Hergé fut sans doute l’un des plus visionnaires avec On a marché sur la Lune (1954), a quelques gros détails près : Tintin part en vadrouille dans un char d’assaut modifié, sans tourelle, mais avec 3 bulles d’observations. Sachant qu’un tank contemporain pèse au bas mot une quarantaine de tonnes, on se dit que la fusée de Tryphon Tournesol est plutôt du genre costaud !
Dans Les diamants sont éternels (Guy Hamilton, 1971), James Bond s’enfuit d’un centre d’étude spatial, dans le désert du Nevada, à bord d’une Jeep lunaire, et ce fut l’une des scènes de poursuite les plus compliquées jamais tournées. La production voulait tout d’abord utiliser une réplique du LRV, mais le résultat n’était pas bon. On voulait du grotesque, on construisit donc un engin avec une cabine fermée, équipé de bras mécaniques s’agitant en tout sens. Les premiers essais se firent avec des roues identiques à celle utilisées sur la Lune…qui se détruisirent en quelques mètres, ce qui faillit faire annuler toute la séquence. Equipée de roues classiques, la Jeep de 007 est devenu un redoutable engin capable de filer à toute vitesse sur terrain accidenté, laissant sur place de maléfiques Ford Galaxie et autres motos à trois roues Honda parties à sa poursuite…

Officiellement relancé dès 2015, le programme spatial américain prévoit d’envoyer des hommes sur la Lune vers 2020. Un nouveau véhicule est à l’étude, le Small Pressurized Rover (ou Lunar Electric Rover, selon les jours), constitué d’une cabine permettant de respirer sans équipement et se protéger du rayonnement solaire : les astronautes pourront laisser leurs scaphandres à l’extérieur – confort – et éviter la poussière d’entrer. Camping-car de l’espace doté de douze roues, il comportera une salle de bain, un laboratoire et les fauteuils du poste de pilotage pourront se transformer en lit. On estime qu’il se déplacera dans un rayon de deux cent quarante kilomètres du vaisseau d’attache. Pour faire bonne figure, il a été présenté à un Barack Obama fasciné en clôture de la parade investiture, histoire de lui rappeler qu’il n’est pas le seul à avoir une nouvelle voiture pleine de gadgets. Mister President n’a pas tenté la course poursuite, dommage : on aurait bien aimé savoir ce qu’ont dans le ventre les deux dernières voitures américaines qui n’ont que faire de la crise.

texte : Yan Alexandre, initialement publié dans l’édition Cosmos du magazine Standard (n°23, avril-mai-juin 2009)
