Non, point
d’envie brutale de s’adonner à la sylviculture mais
plutôt celle d’assister à un lâcher de
bestiaux blenheimesques qui cumule les superlatifs tant quantitatifs
que qualitatifs. Le Rallye Historique de Monte Carlo, outre
le fait de permettre aux monégasques sujets au mélanome
malin de venir aérer un épiderme brulé
par les trop longues heures de plage, permet à d’authentiques
Blenheim Cars de venir se dérouiller les rondelles
sur le lieu de leurs exploits passés. C’est ainsi que
l’autoproclamé membre du Blenheim Events Value Comitee
que je suis, se retrouve au lever du soleil, les gonades gelées,
dans une épingle entre les réputées bourgades
de Sisteron et Thoard, à attendre que les pontes de
l’ACM, organisateurs de l’évenement, daignent libérer
la meute.
Les premières
plaintes mécaniques se font entendre en fond de vallée,
puis de plus en plus près. Les râles rageurs
rebondissent d’adret en ubac, s’éteignent tout à
coup derrière un pan de montagne puis réapparaissent,
plus furieux encore, au détour d’un des nombreux virages
de cette spéciale mythique du rallye MonteCarlo. La
première d’une série ininterrompue de plus de
300 autos est une alerte Lancia Fulvia qui arrache sans peine
ses 900 kgs à la courbe au loin pour venir enfin se
jeter sans fioritures dans le 180° que je surplombe. Son
V4 de la victoire (avec Sandro Munari en 1972) exprime alors
une joie de vivre communicative au moment de jeter les chevaux
sur un train avant diabolique pour l’époque.
Un défilé
d’incroyables énergumènes et de leurs montures
vient de débuter : de la petite nerveuse aux mouvements
brusques et saccadés telles les Mini, 4 CV, Dauphine
1093, NSU TT, Saab 96 et même Coccinelle ou encore les
berlinettes Alpine A110, Porsche 356, MG B ou C, Simca 1000
Rallye aux pesantes et empruntées GTs telles que les
Jaguar Mk II ou Type E, Plymouth Barracuda, Citroën DS
ou SM, Volvo P1800, Mercedes 219 et 220, Alpine A310, Aston
Martin DB 2/4, les autos se succedent à un rythme régulier
et le spectacle en décor naturel tient du merveilleux,
presque du magique. Les pilotes d’occasion empruntent des
routes ouvertes à la circulation, mais s’évertuent
tout de même à offrir des passages “colorés”
au gré de leurs capacités et surtout du bon
vouloir de leur partenaire à 4 roues. Ainsi, si quelques
dérobades incongrues et inesthétiques (mais
toujours applaudies ) peuvent être mises sur le compte
d’un manque de pratique du “barreur”, voire d’un
oubli manifeste de la définition rustique du train
arrière de beaucoup des participantes, certains s’ingénient,
dans une ondoiement maitrisé de leur destrier, à
signer le macadam d’arabesques de gomme brulée, arrachant
ainsi des cris d’émerveillement aux badauds présents
en nombre aux abords du parcours.
Et de
noble cavaliers, il fut question ! Si certains se demandaient
qui pouvaient torturer sa voiture au point de masquer le bruit
du moteur par le crissement de pneus surchauffés, la
vision d’une Alpine A110 rouge vif à la perpendiculaire
du sens normal de la route apporta un indice supplémentaire.
Jean Ragnotti, ‘car slider’ émérite, était
sur la liste des engagés et il tentait, semble t’il,
de lâcher son acolyte Erik Comas qui, d’un point de
vue “graphique”, n’avait rien à envier au
maître des rallyes.
Entre
autres images notables j’ai pu admirer une pachydermique Jaguar
MK II enroulant le 180° dans une torsion structurelle
presque perceptible, ou cette Jaguar XK 150 d’un blanc pur,
presque irréelle, se faufilant à travers les
arbres dans un silence feutré et une onctuosité
toute britannique, ou encore les hurlements suraigus d’une
Saab 96 Monte Carlo 3 cylindres multicolore, mais aussi le
sortilège auditif lancé à chaque pression
sur la pédale des gaz par un V6 Ferrari habillé
magistralement par Gandini en Lancia Stratos, puis enfin les
dandinements joyeux des roadsters anglais de toutes marques
comme s’ils repondaient au même cahier des charges!
Mais surtout, loin de l’esprit de compétition exacerbée
que revêt actuellement le WRC, cet étalage de
vieilles gloires nous rappelle que le rallye fut à
une époque pas si lointaine, histoire d’endurance bien
plus que d’acuité chronométrique. Les faits
d’armes héroiques ou merveilleux, entourés à
jamais d’un mystère que les moyens de communications
du moment permettaient de conserver, s’écrivaient dans
le cadre même de l’épreuve plus que dans les
magazines people, comme c’est trop souvent le cas de nos jours.
Le Monte-Carlo, comme quelques autres rallyes, était
un épreuve certes sportive mais doublée d’un
défi physique et moral, donnant à la discipline
une aura quasi mystique qui servait aussi bien les hommes
que les machines, en les faisant entrer au royaume des légendes
automobiles dès qu’un résultat positif était
réalisé.
L’esprit
définitivement perdu de ces joutes légendaires
entre talentueux “manieurs de volants” se serait
accordé à merveille aux preceptes du Blenheim
Gang. Saluons donc l’initiative salutaire de l’ACM qui aura
permis l’exhumation bienfaitrice de sensations et d’ambiances
du passé aux vertues revigorantes pour tous les depressifs
automobiles de la planète dont le Ganger ne fait bien
sûr pas partie. En effet, chacun sait qu’en cas de vague
à l’âme trop prononcé, il suffit au Ganger
de chausser à nouveau les Gola Chase et de retourner
analyser la dynamique des fluides d’un sein rond et lourd,
ondulant au rythme syncopé d’un DJ électro pour
se projeter à nouveau dans un océan de bonheur
béat. La vie est ainsi faite. Ainsi soit il…