
JB Wizz est énervé. Ras le bol de la musique contemporaine molle, ras le bol des imposteurs de la hype, ras le bol des suiveurs de la presse branchée. Rocker depuis l’age de quatorze ans, il s’amuse du folklore rockabilly et de son esthétique : fringues, culture, bagnoles… Mais ne faites pas l’erreur de le résumer à une caricature wop-shoo-wap : il déteste ce qui est régressif. Sur son label, Born Bad Records, qu’il gère tout seul, sortent des disques ultra modernes, toujours volontaires, primitifs et sauvages, ou des ré-éditions d’obscurs disques oubliés. Toujours du rock, du vrai, sans chichis, et parfois de l’électro pour prendre ses détracteurs à contre-pied. Pas des chefs d’oeuvres, il l’assume, mais des artistes qui, s’ils recyclent parfois les codes du passé, arrivent à insuffler une réelle personnalité, comme Cheveu, Magnetix, ou encore Frustration. Interview sur la route, au volant de sa Ford Galaxie Starliner ’61, dans le grondement du V8.

C’est quoi l’histoire de cette voiture ?
Tu vois cette voiture ne m’a rien couté, c’est moi qui l’ai faite. Ma vie c’est d’avoir de belles choses pour pas cher. Là ce qui est amusant, c’est que j’ai fait l’intérieur, la peinture… J’aime bien l’idée de mériter les choses, je n’aurais pas eu de plaisir à rouler avec si j’avais juste fait un chèque et que d’autres personnes l’auraient faite pour moi. Je serais mal à l’aise, je serais un imposteur, un baltringue. Alors là, le fait que c’est deux ans de dimanches à bosser dessus, ça va, je me sens à l’aise. Si tu veux la même mec, tu peux l’avoir, ce n’est pas une question d’argent, c’est une question d’investissement personnel, de choix… Dans tout ce que je fais c’est ça, comme le label… Il n’y a pas d’argent, il n’y a rien, j’aime l’idée de l’amateurisme, de la débrouille, j’ai toujours grandi avec cette culture.
Tu as fait quoi dessus alors ?
Normalement il y avait des chiées de chromes partout sur la bagnole, j’ai tout enlevé pour renforcer un peu le côté bestial. On appelle ça shaver, de shave : raser, j’ai rasé la voiture. Et puis elle est rabaissée à mort, j’ai refait la peinture, j’ai fait l’intérieur, quelques trucs mécaniques…
Ce qui est intéressant aussi avec l’américaine, c’est que d’un point de vue mécanique ça supporte la médiocrité, l’à-peu-près, l’amateurisme : je ne suis pas mécanicien mais j’arrive à assumer ce véhicule. Ce qui n’est pas le cas des anglaises, où là tout doit être nickel. Tu prends une Austin-Healey, si elle n’est pas nickel, c’est ridicule, c’est dégueulasse, alors que là, c’est dégueulasse mais ça ne fait pas dégueulasse, ça c’est le miracle de la voiture américaine !
Après je ne sais pas si c’est des belles voitures, je ne sais pas si celle là est belle tu vois. Elle est fun, elle est cool, elle est impressionnante, belle je ne pense pas. Ce n’est pas une ligne hallucinante, le dessin de la voiture est quand même extrêmement bourrin, on est loin du raffinement des carrossiers européens, italiens, anglais ou même français…

On sent un attachement fort. On peut dire que c’est un peu comme une seconde femme pour toi ?
Non, pas du tout, ma moto oui. Il y a un attachement, mais après c’est juste une bagnole, faut arrêter.
Je ne suis pas matérialiste ou dans la contemplation des choses. ォ C’est beau, oh j’ai peur de l’utiliser, j’ai peur サ… J’en ai rien a branler ! Faut que ça roule, faut que ça marche quitte à crever les trucs, ce n’est pas grave.
Avec la moto c’est plus intime ?
Déjà ça c’est dans ma fibre, une voiture c’est une voiture, la moto c’est la liberté. Rouler en bagnole, même la plus belle des bagnoles, ça reste être en bagnole, alors qu’en moto tu te mets en danger, tu te sens vivant, surtout avec la moto que j’ai. C’est une Triton ’59, la quintessence du café racer, un modèle culte. Elle est extrêmement violente dans la conduite, il y a un plaisir que tu n’auras pas à conduire une voiture. Tu vois là on est juste dans l’esthétique : ma voiture est belle mais elle n’est pas porteuse de sensations en terme de conduite, alors que ma moto, quand je la conduis, j’ai l’impression d’être un animal, tu vois elle est hyper-sexuelle.

La bagnole américaine c’est la route, les filles, la bande de potes et la musique…
C’est ça, c’est une voiture qui est conviviale, par exemple j’ai une carte grise qui est pour six personnes. C’est une bagnole dans laquelle tu peux monter avec tous tes potes et faire les cons, t’as envie de faire les cons, parce que c’est ludique, c’est drôle, ça c’est évident. Après les meufs elles adorent ! Dieu sait que les meufs elles ne s’intéressent pas aux bagnoles, mais les voitures américaines… C’est facile de s’approprier une voiture américaine, tu es avec une Aston Martin, les meufs elles ne vont pas la regarder ta bagnole, tu es avec ça, tout de suite elles vont trouver ça super !
Tu as une attirance pour la route ?
Oui, bien sur, faire des bornes là dedans c’est hyper plaisant. Je ne le fais pas parce que je suis rattrapé par une triste réalité qui est le coût du litre d’essence. Tu as trop envie d’être avec tes cinq potes dedans et puis tracer, c’est fait pour ça. Tu peux pas parce que sinon ça va te couter plus cher que d’aller passer 15 jours au Maroc…

Et la bande ?
Je fais partie d’un club qui s’appelle les Loud Mufflers. Plus qu’un club c’est une bande, c’est à dire qu’on est une dizaine, on a un garage, on se retrouve le week-end, on écoute les Ramones, on se fait des merguez, on a pas de bonnes femmes pour nous casser les couilles… Enfin tu vois cette espèce de rêve éveillé de garçons : jouer à faire le garage, jouer à la petite voiture, avec des joujous vraiment marrants.
Parmi tes disques, il y aurait un disque qui irait le mieux avec cette voiture ?
Il y a un disque des Blousons Noirs que j’ai sorti, une réédition de 61, justement. C’est des gamins qui font une espèce de twist en frenchy, alors qu’on est à l’époque des yéyés. Là on est à la limite de l’art brut, les blousons noirs c’est la quintessence du rock’n roll. C’est l’envie qui prime, tu vois que ces mecs font ça à bloc, à aucun moment ils ne te disent ォ oh la la, on sait pas jouer サ, ils le font quoi, rien à branler, ils ne se posent pas de questions !

texte et photos : Yan Alexandre
Article initiallement paru dans le numéro 5 de l’édition française du magazine Intersection

Les commentaires
Très agréable à la lecture ce texte, on dirait du Philippe Garnier pour Libé, pas un mince compliment.
C’est quand même ballot d’avoir une voiture et de ne pas pouvoir faire de la route à cause du prix de l’essence. ARF !
Ouarf, Ce type a plein de facettes : sa Triton est superbe, mais c’est une vraie tête de c** le jour où j’ai commencé à vouloir en discuter avec lui, sa voiture est peinte au rouleau mais il se fait plaisir et c’est l’essentiel (et les Ford Galaxie sont hautement érectiles), et le catalogue de Born bad est le plus excitant depuis des lustres.
A part ça, ca va.
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