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Nous sommes en 1993, le Cirque allait disparaitre mais faisait encore peur aux jeunes impétrants, le Palace périclitait pour finir par fermer, n’accueillant plus que des fins de nuit privilégiées. Nous aurions pu prolonger notre vie stéréotypée en accompagnant nos congénères chassant aux Planches ou au Duplex, mais dans l’élan de liberté que nous conférait notre nouvelle indépendance immobilière nous voulions de la nouveauté, des sensations, de l’encanaillement.

Il fallait partir à l’assaut des nuits parisiennes, les vraies, celles des nuits gays, celles des nuits branchées. Nous voulions nous abandonner sur de la house, vivre des nuits où nous ne risquions pas de croiser nos condisciples.

Les ainés ne cessaient de clamer que l’âge d’or des nuits parisiennes était mort avec le Boy et le déclin du Palace, pour réparer cette injustice d’être nés trop tard, nous gagnions fiévreusement les clubs la nuit venue.
Dans cette boulimie de club, nous visitâmes tous les lieux parisiens où l’on dansait sur de la house, nous faillîmes même tenter le Scorpion mais un initié nous en découragea à force d’arguments percutants. Rapidement nous jetâmes notre dévolu sur les Folie’s Pigalle, ancien théâtre défraichi de la place éponyme. Les Folie’s accueillaient des nuits extravagantes où une foule extasiée et hétéroclite se pressait, assurant à l’endroit un mix détonnant et entrainant. On dansait, osant parfois se montrer sur la scène. On se frottait dans les étroits escaliers, naviguant entre les 2 étages. On parcourait ses sombres coursives, sémaphores de choix pour scruter la piste. Garçons et filles s’embrassaient goulument autant dans les coins sombres qu’au milieu de la scène, déclinant à l’infini les possibilités d’union. Tous s’affichaient sans gêne, oubliant pudeur et spectateurs.
Ce fut un premier contact de choix avec la débauche pour notre regard encore innocent. L’excitation de la découverte passée, il nous fallait du plus exclusif, du plus branché. Le Queen était alors « the place to be », sa réputation 90% gay et sa porte fièrement gardée sonnaient comme autant de défi. Pas d’alternative, il fallait en être. Les premières tentatives quoique couronnées de succès nous avaient valu des montées d’adrénaline, quoi de plus frustrant que de se faire refouler alors que l’on s’était tant préparés. Sortir exigeait un cérémonial, il fallait se looker, c’était une nécessité pour passer la censure de la porte qu’elle soit gardée par Sandrine, Jacques ou consœur. Les filles dévalisaient les sex-shops de Pigalle, ressemblant avec leurs courtes tenues en vinyle au mieux à des maitresses SM au pire à des filles de joie. Les garçons abandonnaient leurs sages et diurnes polo à joueur de polo pour décliner à l’infini l’uniforme paire de jeans/ tee-shirt moulant fraichement acquis dans les shop du Marais.

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Qu’elles se prénomment Bitch, Crazy Baby ou Absolutely Fabulous, les soirées s’enchainaient dès le mardi entre Folie’s et Queen comme autant de rendez vous immanquables. Nous partions en quête du bout de carton coloré. Visitant le Banana, les boutiques du Marais, Who’s Next, nous guettions le flyer de la soirée, sésame pour le paradis. Après quelques mois de présences assidues nous connûmes le privilège de les recevoir dans notre boîte aux lettre dès lors que notre nom était enfin couché sur l’enviée guest list, les flyers s’entassaient alors sur le bureau symbolisant sa compromission avec la nuit.

Nous fûmes happés par le tourbillon de la nuit. Chaque soirée nous émancipait un peu plus de notre pesanteur diurne. A force de répéter les excès nous nous rapprochions du gouffre, de cette limite qu’il fallait embrasser mais ne jamais franchir sous peine de mettre en péril sa vraie vie. Ce tourbillon nous a emmené jusqu’aux méga raves qui fleurissaient alors à Paris. Il fallait tester ! Un samedi soir, direction « Métamorphose » dans un entrepôt du Bourget, réjouissant. Le trip via les navettes de la Porte de la Chapelle fut déroutant, sorte de voyage scolaire pour grands mêlant bonnets péruviens, treillis et sweet fluo. Fouille à l’entrée, 10 000 danseurs hallucinés se déchaînant sur des beat hardcore, insensibles à la fatigue, c’est définitivement trop, beaucoup trop.

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Si les DJ n’étaient pas encore des stars internationales adulées, on vibrait à l’annonce d’un Carl Cox, d’un Junior Vasquez ou d’un Roger Sanchez. Antoine Clamaran, Dimitri from Paris, Didier Sinclair avaient leur résidence en club ou sur FG, Laurent Garnier animait les légendaires Wake Up au Rex. Personne ne pensait encore à les tuer. Cette future aristocratie du mix se devait d’être adoubée par le quatre vingt dix huit point deux.
Radio FG, cheval de Troie de la culture gay, encore considérée comme subversive, était le porte parole de la culture club, pas une soirée n’était jugée valable sans y être annoncée. Du réveil matin/gibolin jusqu’aux sets de rave up, elle rythmait nos journées. Durant ces années, mon auto radio n’a pas du connaitre d’autres fréquences. Quel bonheur initié de s’écrier : « Yes ! On capte ! » quand en revenant de week-end  on entendait enfin jaillir les bpm du 98.2 muets au-delà de 80km de Paris.

Ces premiers contacts avec la nuit me renvoient le souvenir d’une sensation de liberté, d’insouciance. Du haut de nos 20 ans, nous ne cessions de nous extasier d’appartenir à la nuit, à son monde, d’user de ses codes. Mais nous ne pouvions partager cette fierté quasi juvénile qu’entre nous. Nos vies restaient coupées en deux, nous offrant des tranches de vie qui ne se croisaient pas, laissant à la nuit ses rencontres et à la journée ses devoirs.

A suivre…

texte : J.Oscar