Pollock, ce blenheim ganger insoupçonné




Si,
le 11 août 1956, Jackson Pollock avait su garder le
contrôle de sa Jaguar Type E, peut-être serait-il
avec nous (un peu vieux, certes), en train de se moquer gentiment
de notre cher ami Rod Stewart ou bien de lire avec délectation
Twiggster number three…Mais un arbre se dressant fièrement
près du hameau de Springs dans le East Hampton, NY,
en décida autrement.
J’ai dit « s’il avait su garder le contrôle
», mais j’aurais du dire « s’il avait
voulu garder le contrôle… » car tout le
problème est là : suicide ou accident ? Ceux
qui ne connaissent pas l’artiste ou simplement les joies
et les peines de la création plastique se diront :
« Accident bien sûr ! Pourquoi vouloir se suicider
lorsqu’on est l’un des peintres les plus admirés
de sa génération, et que l’on possède
enfin fortune et célébrité ?»
Mais il serait bien naïf de croire que Pollock pouvait
se contenter de reconnaissance et d’argent. Certains
diront que c’est à cause de cela qu’il
a mis fin à ses jours, et verront dans son suicide
des causes politiques. Imaginant que notre homme aura résisté
jusqu’au bout à la corruption de l’argent
dans le marché de l’art, échappé
à ce système diabolique des cotations…Que
nenni !
Je
pense que la réalité est beaucoup plus simple.
Depuis toujours Jackson a le mal de vivre. A plusieurs reprises
il suit un traitement psychiatrique. Autant idéaliste
qu’alcoolique, aussi pessimiste que dépressif,
Pollock est incapable d’être heureux. Heureusement
il trouve dans la peinture un excellent exutoire qui le maintient
en vie. En 1947, après de longues années de recherche,
il met au point le dripping. Le pinceau devient accessoire,
la peinture coule directement du pot sur la toile posée
à plat sur le sol. Technique révolutionnaire (très
bien immortalisée par les films et photos de Hans Namuth)
qui marque le début de la gloire pour Jack the Dripper.
Malheureusement, comme Mark Rothko quelques années plus
tard, Jackson Pollock va se retrouver enfermé dans un
mode de représentation tellement fort et personnel qu’il
n’en sortira jamais plus. Surtout, il va se retrouver
confronté à un problème bien connu, le
syndrome de la page blanche. Que peindre après ces peintures
tellement innovantes et tellement proches de l’idéal
artistique de l’artiste? Rothko, face au vide, à
l’angoisse et à l’impuissance, choisira le
rasoir, en se tranchant les veines. Pollock, lui, préfèrera
une Jaguar pour rejoindre la légende.
Pour être précis, la légende raconte même
qu’un riche amateur d’art lui échangea cette
voiture contre une toile quelques jours plus tôt.
texte : Lord Sinclair, Photos : droits résérvés.



